L’éveil au silence

Elisabeth Jobin sur Les Temps ébréchés de Thomas Sandoz

Dans son dernier roman Les Temps ébréchés, Thomas Sandoz mise sur l’élégance du dépouillement. Il réduit le noyau de son livre à un minimum: une protagoniste pour un malheur. Le point est fait sur la destinée de Blanche, jeune trentenaire perdant l’acuité de son ouïe jusqu’à être confrontée au silence total. Encore huit semaines, lui explique son médecin, et elle n’entendra plus. Un fil d’histoire simple, délicat, à l’image de la démonstration d’empathie de l’auteur.
Le diagnostic est donné, il s’agit maintenant de contrer la fatalité. Car pour la faible, la transparente Blanche, la catastrophe mène à l’éveil: «la perspective du monde à venir lui donne la mesure de son ignorance.» N’a-t-elle jamais su apprécier la musique? La mélodie des voix? Le pétillement d’une bouteille d’eau gazeuse qu’on ouvre? Prise de court par cette surdité qui gagne du terrain, elle se met en quête de l’immatériel. Blanche sélectionne avec soin bruits et musiques à emporter dans son «monde tout en ouate».

Cheminement solitaire

Plutôt que de déployer une action complexe, de multiplier les personnages, l’auteur neuchâtelois prend le temps d’observer l’angoisse qui accable l’individu. L’introspection prime alors l’échange. Ainsi Les Temps ébréchés, à l’image du précédent roman Même en terre — introduisant un homme débordant d’humanité allant fleurir des tombes d’enfants — retrace l’histoire d’une solitaire.
Car la plume de l’auteur, récompensée en 2011 par le Prix Schiller, se distingue par son approche de sujets mélancoliques qu’une pudeur sobre nimbe de poésie. Se dégage alors des phrases mesurées de Sandoz un respect autant pour les mots employés que pour ses personnages marginaux, écorchés, évoluant à l’orée du bruit et de la fureur des villes. Précautionneux, exact, l’auteur met des mots propres sur les chemins cabossés d’hommes et de femmes reclus.
Ainsi en va-t-il de Blanche. Jour après jour, la jeune femme enregistre intérieurement les sons tamisés par son handicap, s’attardant dans les piscines, les boîtes de nuit, les cafés dansants. Comme on remplirait ses placards de vivres avant une disette annoncée, Blanche, touchante, tente de «reconquérir» ses lendemains par le souvenir de ce qui a été. Elle s’applique tant et si bien qu’elle en délaisse son travail et ses relations — avec l’ouïe, elle perd sa capacité à communiquer, n’entendant plus ses mots se former dans sa bouche.

Sobriété de la souffrance

Dans un dernier rapport à l’autre, elle suit des cours de solfège pour débutant avec un vieux pianiste argentin, gentleman d’une époque révolue. Douloureux parallèle, lui aussi entame sa descente. Chaque semaine sa verve décline, jusqu’à ce que l’homme s’efface complètement du récit. C’est donc seule que Blanche termine son voyage. Avec l’énergie du condamné, elle écume encore quelques semaines les brocantes et magasins de musique à la recherche de partitions. Elle les déchiffre avec peine, apprivoisant ces notes qui exercent sur son imagination une fascination grandissante.
Au fil du livre, le lecteur devient le complice de Blanche. Par un procédé d’identification, il tente de raviver les sons avec la jeune femme, et, muselé comme elle, se remémore ses propres mélodies pour contrecarrer le silence. Bien plus que de la pitié, il éprouve alors de la compassion envers Blanche. Une petite prouesse de l’auteur: un équilibre est créé entre la description quasi clinique de la chute et l’incursion dans les angoisses de son personnage. Ce faisant, l’auteur façonne des phrases parfaitement cadencées, qui gagneraient parfois à s’échapper de leur mesure pour bousculer la régularité de l’écriture.

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