«Dans l'enfance, lorsque le soleil brillait, je ne voyais que le soleil. Ou peut-être ne voulais-je voir que le soleil! Puis les ombres vinrent, sous le soleil», écrit François Beuchat dans L'Inadapté. Ce livre est un condensé de vie. Pour le composer, il a fallu choisir deux cents pages parmi les trois mille cinq cents (dactylographiées) noircies ces quinze dernières années par cet homme qui préfère relayer l'avis des autres qu'interpréter ses propres écrits. Un de ses lecteurs pense qu'il est «inadapté à la vie, mais bien adapté à la littérature». Cependant, jusqu'à la fin des années 80, le poète a tout déchiré. Son besoin de détruire était aussi fort que celui de créer. En 1988, il a publié Ballade en rose et noir. Après ce recueil d'aphorismes et de poèmes, et après avoir relu La Recherche de Proust, il a eu envie de faire un texte très long, avec une multitude de personnages. Il en a résulté huit mille pages manuscrites abritant des séquences plus ou moins brèves. De Proust, le Jurassien n'a gardé ni les mondanités ni la phrase sinueuse, mais la recherche d'un temps perdu.
François Beuchat ne voit plus de douceur dans le présent. Nostalgique d'une enfance qu'il a sans doute embellie, il dit avoir vécu englué dans son souvenir. Du coup, il a laissé passer les années sans «conquérir beaucoup à l'extérieur». Il ne s'est pas marié - «c'est peut-être une erreur» -, n'a pas eu d'enfants. En sorte qu'il ne peut pas se «raccrocher à ces choses-là». Pour lui, l'écriture est un élément fixe, une bouée de sauvetage, dans ce monde où tout change. Et s'il peut rester quelque chose après lui, «ce n'est que des pages». La beauté de certains livres traversent les années.
Au début, il y a eu un petit héritage. Ayant des besoins très modestes, François Beuchat n'a pas dû gagner sa vie. A 25 ans, études à Genève, puis retour dans le canton de Bienne, où il habite encore, avec sa mère. Il a été atteint par la «folie des ermites» à force de vivre ainsi, «de façon un peu bancale et asociale», à l'écart d'un monde dont il a néanmoins parcouru quelques routes. Et bien que la suite de l'édition de son œuvre dépende de la réception de L'Inadapté, et même s'il confie ne plus savoir que faire de ses pages, il continue à écrire «avec l'idée de trouver une belle phrase qui arrêterait le temps. Un idéal inaccessible. On ne peut jamais mettre le mot fin. La mort s'en chargera peut-être.»