Mémoires et devoir de commémoration

Natalia Proserpi sur Dérives de Silvia Härri

Le dernier recueil de Silvia Härri, Dérives, se compose de deux parties. La première, « Jours blancs », a pour thème la perte de la mémoire, nous présentant la lutte d’un homme qui sombre inexorablement dans l’oubli. La deuxième, « De glaise et d’eau », questionne la mémoire collective, évoquant par bribes les voyages des migrants et les naufrages dans la Méditerranée. Constituées de proses poétiques et de textes en vers qui suggèrent par leur forme l’idée centrale du fragment, ces deux sections en apparence discontinues s’entrecroisent grâce à la présence de nombreux échos, permettant ainsi de conjuguer individuel et collectif et d’aborder le thème de la mémoire sous ses différentes acceptions.

Par le biais d’un personnage qui observe et s’interroge, « Jours blancs » nous met face à un homme qui est en train de perdre la mémoire. Nous immergeant dans une atmosphère caractérisée par le silence et l’immobilité, ce témoin, dont nous écoutons la voix sans savoir précisément qui il est, nous décrit de manière morcelée l’altération des souvenirs et la perte des gestes du quotidien, alternant passages descriptifs et moments de réflexion. Au centre de son observation, il y a le déclin progressif de la capacité de « nommer », qui transforme « l’alphabet en sables mouvants » et fait perdre son sens au discours (ainsi, comme nous le lisons dans un texte qui conjugue déformation de la pensée et attention pour les sons, « escalier » se « mue » en « escarpin/ débâcle en miracle/ équivoque en équinoxe »). Reflet de l’éparpillement plus général de la mémoire, la tendance du langage à se désagréger est suggérée à travers les champs lexicaux du fragment et de la faille, qui sont parfois directement liés au domaine de la parole – ainsi les « murmures grappillés » ou les « phrases/ culbutées » –, parfois employés plus librement. Souvent associées de manière symbolique à des images de nature, les nombreuses références au domaine de la fêlure traduisent en effet l’idée de la dispersion et de la cassure, aussi rendues par la forme fragmentaire des poèmes, ainsi que par l’organisation non linéaire du discours :

À côté de la fissure et de la faille, nombreuses sont en outre les références au domaine de la gravure, qui revient dans plusieurs poèmes, d’une part pour signifier la perte de la parole et l’impossibilité d’un discours qui ne soit pas « en négatif » (« L’histoire, la raconter en creux maintenant/ par intermittence// à l’encre du silence la tracer// passer son doigt sur les rainures du burin/ comme si l’on apprenait le braille en négatif »), d’autre part pour souligner, par opposition à cette technique associée à l’indélébilité et à l’éternel, l’effacement de soi (« l’absence creuse jusqu’à la transparence// buvard ou papier calque tu/ t’estompes// resteront tes veines encre de Chine »). Considérées en relation à ce domaine – qui renvoie aussi à l’imaginaire des estampes orientales –, les considérations sur l’évanescence de la mémoire apparaissent d’autant plus marquantes, et nous invitent à nous questionner sur la labilité des souvenirs et sur la fragilité de notre existence :

ce qui s’est gravé ne s’efface pas

le burin incise le cœur
du merisier

patience blême, attente du trait
forant passage
de l’informe à la forme

ce qui s’est gravé ne s’efface pas, dit-on

ta mémoire travaille sans burin

À cette voix qui fait référence au protagoniste tantôt en employant le pronom « il », tantôt à la deuxième personne, alternent des éclats de voix appartenant à ce dernier. Présents en particulier dans la deuxième sous-section, où ils sont distingués par l’emploi de l’italique, ces segments fragmentaires sont caractérisés par la récurrence de répétitions et par la succession de phrases à l’infinitif, mimant une sorte de discours intérieur qui vise à remémorer les gestes du quotidien et à détourner l’oubli. Composés de morceaux de phrases rassemblées en enfilade, ces courts textes qui mélangent parfois les pronoms – signe de la perte de la mémoire et d’une identité qui « s’estompe » – traduisent le tourment de cet homme, revenant comme une litanie qui se fait de plus en plus percutante :

Caractérisés par une attention marquée pour les objets – souvent à l’abandon et observés dans leur immobilité – ces poèmes qui combinent délicatesse et dureté parviennent en définitive à nous communiquer la désolation et l’affliction qui accompagnent la perte de soi, nous invitant en même temps à nous questionner sur cette errance, où survit néanmoins, comme « phares/ au milieu des eaux bistres », le désir de résister à l’effacement :

La chaise longue pliée depuis septembre, désert le nichoir aux mésanges. Quelques croquettes reposent dans l’écuelle du chat. Le renard n’est pas venu. Volets verts rabattus, la maison a fermé les paupières.

C’est un tout autre décor celui que nous découvrons dans « De glaise et d’eau ». Ici, les lieux se multiplient et deviennent le théâtre d’événements funestes, évoqués à travers des figures et des épisodes disparates dans lesquels actualité et mythe, références réelles et symboles se tissent continuellement. Parcourant les contrées d’une géographie qui a pour centre la Méditerranée – Lesbos, la Lybie, Gibraltar, le désert du Sahara, Kaboul, la Turquie, mais aussi Kiev et d’autres villes de l’Ukraine –, Silvia Härri nous raconte les périples des migrants en fuite vers l’Occident, « terre promise » de laquelle ils sont « mutilés » comme ils ont été « amputés » de leur « terre première ». Évoquant les naufrages dans la Méditerranée et faisant allusion à des événements précis de l’Histoire récente – l’incendie dans le camp de réfugiés Moria en septembre 2020, la guerre en Ukraine – l’autrice affronte ainsi à nouveau le thème de la mémoire, s’interrogeant en même temps sur la question de l’identité.
Si c’est bien la mémoire collective qui est convoquée dans ces pages, lesquelles nous invitent à nous souvenir des drames et à faire appel à la mémoire comme forme de résistance, il est aussi question, dans ces poèmes qui conjuguent attention pour le détail et réflexion plus générale, de la mémoire individuelle des migrants. Passant d’un récit à l’autre, l’autrice exprime en effet à plusieurs reprises la difficulté du souvenir et le désir d’oublier de qui a été confronté à l’horreur, se penchant aussi sur la nécessité de faire « table rase » et de se défaire de son propre passé :

Opposé au combat du protagoniste de « Jours blancs » pour conserver ses souvenirs, cet élan vers l’effacement – qui est souligné en particulier en relation aux migrants clandestins nommés Harraga, qui « brûleront leurs doigts et leurs papiers consumeront leur identité, l’origine effacée » –, est toutefois contredit par la volonté inverse de maintenir un lien avec ses « racines », un motif qui nous rappelle la première section, où il était déjà question de lutte pour la préservation de l’identité :

Les idiomes, comme portes battantes claquent, se mélangent, s’entrechoquent. Sa langue est sa dernière demeure, elle ne doit pas pourrir comme ces détritus qui s’amoncellent et lui tiennent lieu d’horizon.
[…]
(Son nom est le dernier pays qui reste, une orange dérobée à l’arbre, qui saigne au fond d’une poche.)

Caractérisée elle aussi par une forte fragmentation – peut-être aussi reflet de notre mémoire partielle de la tragédie –, cette section qui alterne lieux et récits et accueille des éclats de différentes langues est à son tour parcourue par les motifs du débris et du fragment. Bien qu’il s’agisse ici de débris réels, résultat des guerres et des naufrages, ces motifs font écho à la première partie, où le morcellement était représenté de manière plus symbolique et correspondait à un démembrement moins tangible. Comme dans « Jours blancs », la langue est d’ailleurs elle aussi sujette à déchirure, un « effritement » qui symbolise la perte de soi et qui nous rappelle la fragmentation de la première partie.
Nombreux sont du reste les éléments qui renvoient à la première section, riche en images qui semblent annoncer « De glaise et d’eau » (on remarquera, dans « Jours blancs », la présence de la mer et de certains motifs plus spécifiques, notamment celui de la baleine, mais surtout un passage du poème intitulé « Été », qui anticipe la représentation des naufrages : « C’est le sang bleu des prisonniers capturés pendant l’été, dont il ne restera bientôt que les squelettes, dispersés sur la grève »). Parmi ceux-ci, les références au domaine de la gravure (« ils s’enveloppent dans le blizzard// leur pas longtemps ont buriné la neige »), la présence de la « suie », qui revenait déjà avec insistance dans les fragments en italique, ou encore l’attention pour les objets, qui contribuent à l’idée d’abandon parcourant ces poèmes :

une couverture
une sacoche abîmée
une canette une chaussure
un tube de dentifrice
un paquet de cigarettes

ce qui reste d’eux
livré au Sahara de la mémoire

natures mortes abandonnées sur la dune

S’il y a donc une évidente continuité entre ces deux parties, qui se penchent de différentes manières sur la mémoire et l’oubli, « De glaise et d’eau » se caractérise néanmoins par une violence plus marquée :

On aura beau changer son nom ou nuancer ses couleurs, la grande Mer, la Salée, mer blanche, Grande Verte, mer intérieure, Mare nostrum, notre mer d’entre les terres, que votre volonté soit faite, meurtrière, infanticide, ogresse affamée, s’est refermée comme un rideau glacé tiré sur eux.

Alors qu’elle souligne à quel point les figures habitant ces poèmes ne voient pas, quant à elles, « le phare éclaboussé par le ressac », l’autrice fait souvent recours à un style dur, incisif, qui semble parfois mimer, à travers la succession rapide de verbes ou de fragments de phrases, le mouvement tourbillonnant et dévastateur de la mer :

le nom la mère le donne la Méditerranée
le reprend tourne retourne dans ses rouleaux
des prénoms qui hurlent maudissent psalmodient
dans la houle nagent dans le varech
pétrit des rondes-bosses
de glaise et d’eau

Nous rappelant puissamment à notre devoir de commémoration, « De glaise et d’eau » complète en conclusion le recueil en rapprochant du désarroi du protagoniste de « Jours blancs » le tourment de ceux qui vivent dans une toute autre forme d’oubli. Nouant individuel et collectif, ces deux parties qui fonctionnent aussi bien en autonomie permettent ainsi d’affronter la thématique dans toute sa complexité, nous invitant à rallier symbolique et référentiel et à nous questionner, entre errance et persistance, sur les différentes implications de la mémoire.

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