Mille et un visages ou le Je en Jeu : Antoine Sevilla

Elisabeth Jobin sur Mille et un visages ou le Je en Jeu : Antoine Sevilla de Jacques Roman

Un miroir « nous tend les rêves de notre visage », écrit Jacques Roman au détour d'une page de Mille et un visages ou le Je en Jeu : Antoine Sevilla. Ce petit ouvrage présente la collaboration momentanée d'un écrivain et d'un artiste visuel. Au travers d'une série d'autoportraits de l'artiste Antoine Sevilla, les deux hommes visitent la question des possibles, des vies parallèles, de la tolérance face à l'autre. D'un visage, on en crée mille autres, semblent-ils nous dire. Et de décliner l'individu au pluriel.
Textes et dessins se côtoient — mais ici, c'est le dessin qui prime : la contribution d'Antoine Sevilla, architecte et artiste né en 1934 à Oran et résidant aujourd'hui dans le Puy-de-Dôme. Ses autoportraits au crayon de papier arborent tous un même visage, le sien, un regard aux accents farouches. Une légère fragilité, toutefois, se fait remarquer, ici dans les iris noirs, là dans les ombres de l'aile du nez. Traits tour à tour légers, appuyés, ou encore à peine effacés, révèlent un front plissé, fier et sévère, quelques rides pour modeler une tête aux contours tout juste tremblants. Un même visage de trois quarts, à chaque fois cette même expression, page après page, et toujours, ce geste de l'artiste qui conserve encore un peu de la naïveté enfantine.
L'intérêt de la démarche : cet élément qui, à chaque dessin, vient modifier la répétition des formes. Cette particularité donne au modèle une nouvelle tournure : chapeau, turban, costume, uniforme ou barbe se greffe au visage de Sevilla. Des détails-clés qui parviennent à transformer, d'un dessin à l'autre, un musulman en officier de l'armée ou un roi en homme-grenouille, un colon en un gentil fou paré d'un chapeau de papier journal, posé sur son crâne. Et, tandis que le visage reste le même, les identités se succèdent. C'est au-delà de l'image que Sevilla nous engage à regarder ; là où, enfin, on perçoit l'élasticité de la personnalité. Fascination, engouement. N'en tient-il qu'à un détail vestimentaire de devenir autre ?
Aux côtés de ce visage sans cesse remanié, l'écrivain donne son commentaire. Ses textes prennent rapidement des allures de notes — longues phrases, questionnements. Trop souvent, Roman bascule dans un ton personnel et ne parvient pas entièrement à superposer ses textes à la pluralité des autoportraits. Ainsi, alors que l'artiste pénètre dans le monde de son spectateur, l'écrivain et ses textes se contentent de graviter autour du sujet, sans jamais l'empoigner vraiment. Est-ce la faute au foisonnement de références et citations auxquelles Roman a régulièrement recours, pour étayer ses impressions ? Car certains de ces extraits, plutôt que de servir de repères, se transforment en obstacles et empêchent Roman de développer sa propre pensée. Cependant, au-delà de ces faux pas, l'essayiste ne manque pas d'engager son lecteur au jeu de la diversité. Pour parer, tout d'abord, à l'adoption du regard unique, phénomène commun aujourd'hui en politique. L'être humain, dans un monde qui se globalise, s'engage sur le sentier de l'individualisme, remarque-t-il. À l'opposé, Sevilla prête son visage aux possibles : « quelqu'un brille ici de n'être personne et se reflète dans le visage de millions et millions d'hommes  », souligne Roman.
Si le lecteur se sent un peu à l'étroit dans les textes de Jacques Roman, il évolue aisément dans l'œuvre d'Antoine Sevilla : celui-ci propose, en effet, quelque chose qui s'apparente à une fiction visuelle. L'image reste ouverte aux histoires, elle laisse une marge blanche où il est possible de projeter son propre visage. On s'y essaiera : devenir autre pour atteindre, à terme, une unité fraternelle.

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