Mouvement par la fin
André Wyss sur Mouvement par la fin de Philippe Rahmy
«Comment vivre avec une maladie qui, depuis l'origine, vous enchaîne à la douleur ?» En écrivant, et en choisissant, pour écrire, ce qu'il y a de plus altier, de plus maîtrisé, de plus tenu! Et puis aussi: de plus dur, de plus cru, de plus «réaliste» - mais toujours tenu, maîtrisé, par là altier. Philippe Rahmy, qui écrit depuis quelques années sur remue.net des chroniques dont la hauteur de discours et la profondeur de pensée l'estampillent écrivain, publie enfin son premier livre, et même si c'est la douleur qui l'a fait écrire, et qu'il voulût être «vrai», il ne pouvait évidemment s'y contenter de témoigner, il lui fallait d'abord écrire. C'est dire que son livre, qui oscille entre journal intime et poésie, ne saurait appartenir à une «littérature» de témoignage, qui dit ce qui est, il ressortit à une littérature qui témoigne, j'entends par là une écriture qui ne témoigne qu'indirectement, par sa littérarité même.
Car Mouvement par la fin est à la fois titre et contenu du livre: cela parle d'un mouvement par la fin; c'est un mouvement par la fin. L'auteur l'explicite : «Mon existence est un mouvement par la fin.» Il dit : «Venez-moi en aide, j'ai mal» ou «Je crie cette parole», et la bonne âme en nous voudrait en effet aider ou écouter, mais il dit surtout «Je suis dans un sac» et «Là où je me tiens le silence me limite. L'instant de la mort se refuse, toujours. Il est la profondeur sensible du ciel», et il n'y a plus de question, nous sommes devenus lui, par la force de la parole littéraire.
Liseur de ce que la poésie s'autorise de plus difficile, lecteur de ce que la philosophie pense de plus complexe, Philippe Rahmy ne peut donner d'écriture que ce qu'il y a de plus dense et de plus élaboré. Il en a le droit, plus que personne. Aussi son livre contient-il sa propre critique et son propre commentaire : «Mouvement par la fin est un visage sans trait» et «Un portrait de la douleur est un récit d'absence» ou bien «Comment ce tableau donnerait-il une idée de mon quotidien? Je ne m'y risque pas, comme je n'écris pas pour donner le sentiment de mon unicité.» ou «Je veux encore dire que … », mais c'est pour finir sur l'image : «A mesure que je m'éloigne de la lumière, je m'enfonce davantage en elle».
Comme on voit, le paradoxe ne gêne pas cette parole, il la féconde. La première phrase de Mouvement par la fin en est un …
Je me résous à parler puisque cela aussi sera emporté.
… ou serait-ce un sophisme ?
La dernière phrase de Mouvement par la fin est équivoque et grave :
«Séparé de mes dernières paroles un rien demeure, glisse ma main sur sa racine terrestre, adieu.»
Equivoque dans sa structure syntaxique («ma main» est-il sujet ou complément de «glisse»?) et grave dans son image. Poète, Philippe Rahmy accepterait donc l'augure d'une parole vaine? Philosophe, il donnerait les mauvaises raisons - mais poétiquement, ce sont les seules bonnes. Paradoxe, équivoque, nous sommes dans la pensée, de façon permanente, et dans la littérature, qui seule peut faire que cette pensée soit pour nous.
La parole ne sert à rien, ne peut rien - pourquoi parler ? Parler, quand «je ne trouve pas davantage de lumière dans ce que j'écris que dans ma vie. Pourtant nul autre lieu n'est possible qu'entre ces deux échecs où se renouvelle un peu de l'innocence terrestre». Il faut être poète (blanchotien?) et philosophe (rimbaldien?) pour qualifier d'échec sa vie et son écriture quand on écrit comme Philippe Rahmy sur sa vie comme elle est: à qui pourrait-il parler pour dire juste ou pour dire vrai, cet homme que la douleur isole? Mais aussi, comment pourrait-il ne pas parler, lui en qui la douleur s'est incarnée comme le seul indubitable?
Partant, le livre est adressé dès son début : «Ce corps est un angle où ton regard se déchire. Dans sa plaie il vit. / La tête te fixe.» Plus d'une fois, ce «tu» fait retour, et sans que l'on décide jamais si cet allocutaire ne serait pas tout simplement le double du locuteur, nous nous sentons apostrophé. Interpellation, aussi, dans une façon de dire les choses comme elles sont : «Le pot sous mes fesses s'est renversé entre mes cuisses». Interpellation encore dans la rudesse du langage : «Le sternum est découpé pour une intervention sur le cœur qui bat un rythme de métal. Un tuyau jaune-guêpe est planté dans la gorge, il crache des antibiotiques à l'intérieur d'un ventricule».
Philippe Rahmy, dans ce «portrait de la douleur» ne peut pas dire autre chose que la douleur. Mais, à nous qui n'avons de douleurs que si petites, que peut-il nous dire qui soit simplement commensurable? Aussi le livre n'a-t-il pas à nous communiquer quoi que ce soit. Ces adresses ne sont finalement pas pour nous. Mais oui bien l'image et le rythme qui nous appellent irrésistiblement vers tout ce qui n'advient qu'ici, dans le langage de Philippe Rahmy. Nous l'accompagnons, hébétés, haletants, mais guidés par un lyrisme qui culmine dans les dernières pages.
Car ce mouvement est aussi vers la fin. Par là (son lyrisme, son rythme qui ne ressemble à pas un autre), ce livre est de la poésie : «N'as-tu jamais attendu l'ange du matin?» ou bien «Une rose se perd dans chaque baiser. Repose, repose le temps et pose ta fleur» ou encore «Voici l'étendue où la nuit ne vient jamais.» Et ce livre est sapiential - «Amour est moins fort que douleur. Depuis toujours.», «Rejoins cette plus juste personne que tu es dans la douleur» - et prophétique: «Le silence est au-dessus de la pauvreté des hommes. / Pour qui souffre, la beauté est toujours spirituelle. Heureux qui donne son assentiment à la douleur, il fait de sa mort une prière». Et plus bas: «Incise l'amour, soulage la joie, disperse au milieu des espaces la déploration comme le désir.»
C'est un livre enfin d'une tension que chaque page augmente, arquée des premières jusqu'aux dernières lignes. Livre bref, qui a pourtant le souffle et le mode d'avancer des œuvres les plus longues, Tristan und Isolde ou symphonie de Bruckner. Mais c'est fait de notations aussi, comme dans un journal intime; le fragmentaire n'est pas empêché par cet arc tendu, ni ne l'empêche, et l'on pense alors, par l'âpreté du propos et par l'âcreté du discours, à des choses, longues encore, mais qui sont habitées de raptus : Variations Diabelli, improvisations de Keith Jarrett ou peut-être de Frank Zappa.
Mais à quoi bon ces rapprochements oiseux, qui ne valent que pour celui qui les formule, si ce petit livre dense, compact, unique a tout ce qui importe, l'acceptation d'affronter le terrible vrai dans une parole à risque, la seule vraie, la parole travaillée par l'écriture: la poésie.
A bientôt, on l'espère, la poursuite d'une œuvre qui commence aussi bien!