Nos familles ont un certain charme

Giulietta Mottini sur Le nord à contre-jour d’Aude Seigne, Le héron et son double de Matthieu Ruf et Rêves d'azote de Claire May

Quand on cherche la définition de famille dans le dictionnaire, la réponse est simple, il s’agit de « l’ensemble des personnes unies par un lien de parenté ou d'alliance ». Ce qui résulte de cet ensemble, comment il se forme, quels rêves et attentes le sous-tendent, est plus complexe. 

Trois livres parus en 2026 abordent la question et mettent en scène différentes familles : celle qu’on voit s’effondrer, qu’on recrée, celle qu’on espère s’agrandir d’un enfant, celle qu’on recompose, qu’on crée avec ses ami·es et complète d’un héron imaginaire. 

Wagon famille 

Dans Le nord à contre-jour d’Aude Seigne, une femme s’apprête à partir en voyage pour Copenhague. Elle s’y est déjà rendue sac au dos en 2005 et 2014, mais cette fois, c’est différent, c’est son premier voyage en famille recomposée. Dans ce roman à la première personne, plusieurs temporalités s’entremêlent : celle du voyage et celles qui l’encadrent. La narratrice se souvient du divorce de ses propres parents et raconte comment elle et son nouvel amoureux, Luca, se sont connus et ont rencontré leurs enfants respectifs. Luca a perdu sa femme dans un accident de voiture et élève seul ses deux enfants, alors que la narratrice partage la garde de sa fille avec son premier compagnon.

Leur rencontre est fulgurante : « une épopée ». Après deux ans de relation, ils souhaitent reconstituer une famille ensemble et organisent un voyage à cinq : « Ce voyage que nous commencions devait être une réussite, devait être le socle qui lierait nos enfants et souderait notre famille. »

L’autrice nous dépeint dans les moindres détails le cheminement de parents et d’enfants qui se toisent puis se rapprochent. Elle nous montre à quel point le mot famille s’immisce dans toutes les sphères de nos vies et combien il est difficile de l’endosser lorsque la situation ne correspond pas à la norme et qu’on ne parvient pas à s’en délester : tant de choses se nouent, se jouent, dans le compartiment famille d'un train, durant la visite d'un musée, et se manifestent dans les dessins des enfants. Elle nous décrit avec transparence les moments de tâtonnement et de fatigue, tout comme les stratégies mises en place au fur et à mesure des vacances : « Alors que Luca et moi nous embrassons dans la cuisine, Athena cherche notre contact : En fait on a droit aux écrans comme ça vous pouvez vous rouler des pelles ? »

Le récit fait grande place aux émotions et le temps du voyage s’étend sous la loupe de la narratrice. Bien que l’histoire s’empêtre parfois dans les détails du quotidien, revient sur des mêmes sentiments et situations, on y perçoit la volonté de rendre compte de la complexité d’une simplicité apparente – ce qui est réussi. On retiendra les nombreux instants de vie qui jaillissent du texte, notamment au cœur des réflexions des enfants : « Si les feuilles meurent, tout meurt ? »

On se réjouit de voir l’autrice faire la part belle à l’hors-norme ainsi que d’associer pluralité et changement à une forme de vitalité : « Aujourd’hui, en marchant vers la gare de Copenhague pour un dernier petit-déjeuner, je songe que, de l’extérieur, nous avons sûrement l’air d’une famille normale. Du genre de celles qui habitent en haut des falaises et ne se séparent pas. Alors que tant de choses ont dû s’écrouler pour que nous arrivions ici. »

Tout est dans les orteils

Le narrateur de Matthieu Ruf dans Le héron et son double fait aussi état d’un effondrement qu’il observe « en spectateur impuissant » : celui de son mariage avec Melinda. De cette période, Simon ne parle pas beaucoup mais on perçoit qu’elle est la première secousse du séisme qui s’imposera à sa trentaine et le forcera à radicalement métamorphoser sa vie. Pour l’heure, il est journaliste et s’en accommode : « Je ne peux pas me plaindre, j’ai un contrat fixe, un environnement pas si désagréable (…) Et puis, informer les gens, c’est utile ».

Ses sources de satisfaction, il les trouve en particulier auprès de ses nombreux ami·es : Olimpia qui lui donne des cours de chant, Sebastião avec qu’il échange régulièrement des lettres vocales, Marco et leurs séances jogging, Amandine, Mariana, Daphné, et tant d’autres. Il en parle avec affection et on sent que son réseau est son filet : « ce petit monde, mon petit monde ». 

Le roman progresse par bonds dans le temps et les années filent sans que le narrateur n’ose s’avouer que « [s]a vie telle qu’elle est, ne peut plus durer ». Puis vient le licenciement et le stage de danse qu’il suivra à Bruxelles, grâce à l’entrain d’Amandine : « La musique a déjà commencé. Voilà : Simon, journaliste au chômage, coureur invisible, ténor sans audience, il faut danser maintenant. »

Cette rencontre avec la danse sera un tournant décisif. Elle lui permettra de se connecter davantage à ses sensations et aux êtres qui l’entourent. Même si la vie qu’il mène ne correspond pas à toutes ses attentes – Simon rêve d’enfants –, elle se teinte de joie et de curiosité. 

Ce qui marque dans ce texte, c’est la place faite au doute et au déséquilibre. En nous conviant dans l’intimité des réflexions du narrateur, des échanges avec ses ami·es, l’auteur nous laisse percevoir les quêtes sinueuses et les désirs opiniâtres de ses personnages. En particulier, l’amitié que nouent Sebastião et Simon à travers les années et malgré la distance est d’une grande richesse. On sent à quel point le soutien, la tendresse et la constance qu’ils s’accordent pourraient relever – ou relèvent ? – d’un lien familial.

Dans ce texte, on retiendra particulièrement les relations que le narrateur entretient avec des êtres non-humains et notamment un héron imaginaire qui le guide sur son chemin : « Le héron a une haute idée de l’existence. Je ne peux jamais être tout à fait sûr qu’il parle de lui-même, de moi ou de quelqu’un d’autre, de tout le monde. Gravier dans les pattes, me dit-il la première fois. Tout est dans les orteils : les envies, les facultés, les ressources, les idées. »

Réenchanter la PMA

Rêves d’azote, de Claire May, nous entraîne, avec beaucoup d’humour et autodérision, dans les méandres de la PMA (procréation médicalement assistée) à laquelle la narratrice de son roman et son compagnon recourent dans l’espoir d’exaucer leur désir d’enfant. 

La narratrice a la trentaine, elle est médecin et vit une relation amoureuse paisible et joyeuse avec Frédéric. Seule ombre au tableau : ils attendent un bébé qui ne vient pas. Ils optent pour la PMA, mais c’était sans compter les protocoles à suivre, et surtout les profondes remises en question qu’implique cette démarche.

La lecture du roman se fait de manière très fluide et agréable quand bien même sa structure est complexe. Il est formé de différentes couches – pour ne pas dire trames – qui se répondent et se transforment au gré de leurs métamorphoses respectives. On pourrait le visualiser comme un fruit revêtant différentes couches allant du noyau jusqu’à la membrane extérieure. Au récit de la procréation assistée, se superposent celui de la carrière de médecin de la narratrice, des vacances en Italie et de la lecture de la philosophe Vinciane Despret qui réfléchit à ce qui nous lie aux absents, aux morts. Ainsi le roman tisse des liens entre vie et mort, entre ce qu’on peut maîtriser et ce qui nous échappe.

Pour commencer, l’autrice nous rappelle ce fait : « la fécondation in vitro, c’est à peu près 50% de réussite. Lancer une pièce en l’air. Un oui ou un non ». Malgré les savants calculs de la narratrice – reproduits dans le texte –, et l’application avec laquelle elle suit les prescriptions médicales, ses certitudes sont de plus en plus ébranlées. Elle nous fait goûter au quotidien des ébats planifiés, à la ponction en culotte au bord de la baignoire ou encore à la préservation des ovocytes – à la cave ? au frigo ? et comment faire avec la vague de chaleur annoncée ?

De médecin, elle devient patiente, et cette inversion des rôles lui impose une première métamorphose. Elle choisit de quitter le service des urgences, où elle était constamment dans l’action, pour l’hôpital psychiatrique, où elle apprend à laisser davantage de place au doute.

En Italie, alors qu’elle se baigne dans la mer, elle nous conte son corps éparpillé dont « une partie (…) était restée derrière, dans un sous-sol lausannois. » et cherche dans les peintures de Botticelli les signes de son enfant à venir. Les vacances sont aussi ponctuées par les repas chez Carmela et ses strepitose torte al cioccolato ainsi que de la lecture d’Au bonheur des morts qui permet à la narratrice d’envisager de raconter autrement l’infertilité de son couple : « (…) quand le monde fait de la filiation une affaire de seringues, le réenchanter est une urgence. »

Avec grande délicatesse, légèreté et profondeur, Claire May parvient à dresser non seulement le portrait d’une famille qui rêve de s’agrandir mais aussi à nous faire sentir combien cette quête et cet immense espoir permettent à la narratrice de compatir davantage aux vertiges existentiels d’autres personnes : « et vous, dans quelle argile avez-vous bâti vos certitudes ? »

Éloge de l’imprévu

En remettant en question les certitudes sur lesquelles iels s’appuyaient ainsi qu’en délaissant les modèles préconçus, ou qu’ils espéraient suivre, ces trois auteurices font chacun·e à leur manière l’éloge de l’imprévu. Par leurs récits, iels nous invitent à porter attention aux multiples possibilités de faire famille – un spectre qui s’étend au-delà des formes présentées. C’est déstabilisant, et ça fait du bien.

 

 

Aude Seigne, Le nord à contre-jour, Zoé, 2026, 176 pages.

Matthieu Ruf, Le héron et son double, Presses inverses, 2026, 194 pages.

Claire May, Rêves d’azote, Hélice Hélas, 2026, 186 pages.

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