Enveloppé d’une atmosphère mélancolique, le recueil de Baptiste Gaillard met en scène un sujet lyrique, solitaire et pensif, errant dans les zones désertes et désaffectées d’une ville aux contours indéterminés. La voix qui emmène le lecteur dans ce cadre urbain ne fait jamais mention d’une présence humaine, elle est tout entière concentrée sur les modulations intimes de son rapport à la matérialité sensorielle du monde qui l’entoure. Les espaces sociaux que le sujet traverse (rues, parcs, halls) sont déserts, ils évoquent le no man’s land, la ville fantôme et les silences pesants de la solitude à laquelle l’individu peut se trouver livré dans une société moderne. L’image d’une « usine qui peu à peu s’éteint, dont les activités ralentissent avant qu’elle ne se change en désert, un espace où rien ne se passe, où juste se promener, se perdre, errer » (55) est emblématique de la tonalité du recueil, marquée par une absence d’horizon et une forme d’enlisement paisible, voire serein, dans l’immédiateté la plus proche.
Dans « ce paysage finissant » (15), l’attention du sujet lyrique se focalise sur des phénomènes banals, infimes, minuscules : les mouvements de l’air et du vent, des gouttelettes qui perlent, le brouillard de la pollution, les « transports de pollens et de feuilles » (23), les variations imperceptibles de la lumière qui conduisent du jour à la nuit, etc. Dans toutes ces expériences, le travail de la langue, au gré de l’alternance entre prose et strophes, vise à cerner avec précision l’émergence de l’intensité. Paradoxalement, c’est dans l’évanouissement de sa trace que le poète la trouve, c’est-à-dire au moment même où il la perd de vue. Ce motif de la saisie d’une intensité dans l’instant de son déclin structure le recueil en profondeur. Entre l’opacité incertaine de la sensation et l’épreuve d’une connaissance à la fois intime et précaire, le « test de fragilité » semble ainsi porter sur les fines variations du rapport de présence-absence que le sujet lyrique entretient avec lui-même et le monde environnant.