Observer la réalité au quotidien
Claudine Gaetzi sur Ce que l'ombre dit de la lumière d’Adèle de Montvallon
Pour son premier recueil de poèmes, Adèle de Montvallon s’est attachée à décrire ce qu’elle observait. Cet exercice exige une qualité de présence, mais aussi le sens du découpage. On ne peut jamais tout décrire, il faut sélectionner, cadrer et créer un ordre pour rendre compte de ce que le regard perçoit tantôt d’un bloc, comme un tout, tantôt comme une accumulation de fragments qu’il faut relier.
Des 84 courts et très courts tableaux qui composent Ce que l’ombre dit de la lumière se dégage une atmosphère dense et méditative. La réalité quotidienne, grâce à cette expérience, prend une autre dimension, elle embellit et se nimbe de mystère.
La force de l’écriture d’Adèle de Montvallon tient à sa manière de se focaliser sur des détails, qu’elle énumère pour construire une vue d’ensemble. Elle recourt à des pronoms pour désigner les objets, proposant ainsi des sortes d’énigmes, ce qui entretient une tension et nous incite à compléter la représentation. Ses descriptions, tout en étant précises, laissent de l’espace, des ouvertures pour l’imaginaire :
L’une s’illumine, l’autre non. Il en existe de toutes sortes, pourtant ce sont elles qui ont été choisies. Fines en bas, évasées en haut, ouvertes dessus. Contraintes, elles restent jour et nuit debout, sur leur unique pied, animées par un fin fil transparent.
Certains textes fonctionnent comme une mise en abyme du regard, soit parce qu’ils décrivent une image existante – une peinture, la couverture d’un album –, soit parce qu’ils mettent en scène le regard d’un tiers :
Appuyé contre un mur envahi par la mousse qui sépare les champs d’une lignée de maisons, un homme observe. La douce lumière d’été éclaire ses épaules et son visage pensif. Il apprécie, seul, le tableau que lui offre la campagne paisible.
Représenter un espace où se trouve une vitre, ou un miroir, peut s’avérer complexe, car la réalité s’inverse, se démultiplie, entre netteté et flou, entre matérialité et immatérialité :
Tout est sombre et tout est double. Son pull, opaque et rose, se dédouble, se superpose à lui-même, fantomatique. La lampe, les livres, le tapis et son collier ont eux aussi leur double vaporeux. Elle voit devant elle ce qui se trouve dans son dos, elle observe le tableau inversé à travers le vitrage du fond de la nuit.
L’ensemble du recueil fait penser à un carnet de croquis. Des dessins très précis, très aboutis, côtoient des esquisses rapides, les descriptions originales et les scènes banales alternent. L’autrice recourt à différentes stratégies et techniques. Elle saisit des instantanés – un oiseau qui gobe un insecte, des gouttes de pluie dégoulinant sur une vitre. Elle établit des listes – le mobilier d’un bus et son nombre de passagers, des enseignes commerciales et leurs slogans publicitaires, les activités des gens dans un parc. La vue n’est pas le seul sens qu’elle convoque, elle est attentive aux « vibrations sonores », aux matières, aux variations de température, à la pluie qui tombe, aux odeurs, aux mouvements, au souffle du vent :
Rien ne bouge dans ce champ de pierres. Un seul détail trahit ce faux calme, quelques herbes sauvages ploient sous une force invisible.
Quand elle observe ce qui paraît immobile et stable, elle remarque que le temps laisse des marques :
Ils sont quinze. Tous pareils, tout délimités au tiers par la même superposition. Tous striés, tout une tête moulée de la même manière. Tous reposant sur les mêmes pieds décorés. Tous soutenant le même parvis de brique rouge. Leur seule différence est la manière dont les années ont choisi de marquer leur pierre.
Avec subtilité, la thématique de l’ombre et de la lumière traverse tout le recueil. La lumière, naturelle ou artificielle, a toujours une source et se projette sur ce qui l’environne. Les ombres découpent des formes, se déplacent, avalent des contours, strient l’espace :
Lorsque le soleil libéré par les nuages éclaire les écorces, l’herbe se zèbre.
Ce que l’écriture d’Adèle de Montvallon dit de la réalité, c’est qu’elle est complexe, changeante, mouvante, qu’elle se reflète, se déforme, se transforme, s’illumine, s’assombrit, s’éteint, et que toutes ses variations et facettes valent la peine d’être observées et décrites. Banalité du quotidien et poésie ne sont pas deux mondes opposés. Adèle de Montvallon évite d’exprimer des sentiments. Parfois, elle nous laisse deviner des sensations corporelles ou des pensées fugaces. Elle pose un regard sensible et contemplatif sur le monde, elle sait cadrer l’essentiel et suggérer avec finesse ce qui reste hors champ.