« Rêver le monde parce qu'il arrive » écrivait Anne Bregani, il y a de nombreuses années, dans un recueil au titre qui résonne singulièrement avec Oiseaux et autres instants : Le Territoire de l'oiseau (1996). L'espace que le chant trace dans le premier titre est devenu du temps dans le second. Ce dernier livre se compose de poèmes courts et légers, dont certains sont vraiment des haïkus, juxtaposition et frottement de deux propositions, jaillissement d'un sentiment, sans images, seulement le retour en soi souvent jubilatoire, pour le lecteur, de sensations tellement vives que des rêveries sans fin y prennent racine. Ainsi en est-il de :
Quai de gare
buffet-express
des moineaux
De tels poèmes semblent en effet concentrer en eux l'extraordinaire puissance créatrice de la vie même, sans que l'on comprenne vraiment comment. Ainsi aussi:
Naissance:
à la sortie des eaux
tous les bruits changent
Souvent, les courts poèmes qui sont répartis en quatre chapitres, « l'eau, » « le feu », « la terre », « le ciel, le vent » tiennent aussi d'une tradition plus occidentale qui n'exclut pas les images, surtout celles qui se sont glissées dans la langue sans qu'on le remarque encore:
La braise des forêts nouvelles
d'abord luit
dans la hauteur des arbres
La légèreté que les images acquièrent en se faisant rares les rend transparentes. Elles prennent vie. Elles gagnent en force et elles irriguent les poèmes de toute leur force métaphorique qui se mêle à la force allusive de la forme brève pour féconder tout un réseau de sensations et de pensées:
la vue
pollen de l'oeil
pour l'abeille de la vision
Plus très facile alors de démêler perceptions, sensations et reconstructions logiques, affectives. Fines observations et joie sans aucune mièvrerie, tout cela interfère pour le plus grand plaisir du lecteur qui peut suivre un fil ou l'autre; il se retrouvera toujours emmêlé dans le fin réseau tissé le plus serré possible entre la vie réelle et celle des mots:
Après tous les poèmes
le mystère de l'herbe qui pousse
reste entier
Les textes sont accompagnés, comme toujours aux éditions Samizdat par des gestes picturaux. Ici, ce sont des gravures de Danièle Ansermet. Elles épousent au plus juste l'esprit de légèreté des poèmes. Elles les éclairent ou les assombrissent juste ce qu'il faut. Mais, surtout, elles en partagent l'extrême mobilité. Et comme les mots chantent ensemble, lignes et matières, noires et blanches, respirent aussi. Quelque chose rêve et s'envole, que l'on comprend, soudain:
D'un battement de ciel
informée
l'aile se meut