Où sont ceux que ton cœur aime

Ami Lou Parsons sur Où sont ceux que ton cœur aime de Gemma Salem

C'est sur les visites rituelles que l’autrice Gemma Salem rend régulièrement à la tombe de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard que s’ouvre son récit Où sont ceux que ton cœur aime – titre trouvant son explication dans l’épigraphe du livre, quelques vers d’Alphonse de Lamartine «Et quand je dis en moi-même/ où sont ceux que ton cœur aime/ Je regarde le gazon» dont il est précisé qu’ils sont chantés par Georges Brassens. Et en effet, le texte de Gemma Salem témoigne de la très forte importance qu’ont eue, dans sa vie, pour son œuvre ou pour elle-même, plusieurs personnalités décédées, notamment le compositeur Schubert, l’écrivain russe Mikhail Boulgakov, parmi lesquelles Thomas Bernhard semble occuper une place toute particulière. Le décès de celui-ci est survenu au moment où elle publiait le premier texte qu’elle lui consacrait, sa Lettre à l’hermite autrichien (La Table ronde, 1989). Qu’elle ne l’ait pas connu ne change rien à l’intensité de cette relation, marquée dans le texte par des majuscules, entre Elle et Lui, et qui l’a conduite à quitter la France où elle a vécu une grande partie de sa vie pour s’installer à Vienne.

Gemma Salem décrit la tombe de Thomas Bernhard, dont quelques photographies émaillent le texte, et se fait le témoin, à travers les années, des décorations qui la recouvrent et des bouquets de fleurs et autres objets – stylos, mot de remerciements, etc. – qui y sont abandonnés, comme tout autant d’hommages et de traces de l’influence de l’auteur, confirmant la dimension symbolique de recueillement que possèdent de manière générale les cimetières et les tombeaux de personnalités célèbres. Elle livre aussi l’historique de la sépulture de l’écrivain; ce caveau partagé aurait dû rester anonyme, mais cette volonté a été mise à mal par la popularité croissante de l’auteur, et il sera finalement signalé par une plaquette.

Si l’autrice fait part de sa fascination pour l’écrivain viennois, elle divulgue également des informations qui rendent compte de sa connaissance de Thomas Bernhard, soit relativement à ses œuvres, qu’elle a lues en allemand, à sa vie, à sa famille ou à sa postérité – soit en se faisant témoin de l’évolution de la réception de ses textes, par exemple. Néanmoins, si ces éléments biographiques font en partie l’objet du récit, c’est toujours pour les mettre en résonnance avec sa propre vie et ses propres écrits. Quand elle raconte les dernières heures de l’écrivain, c’est pour ensuite évoquer ce qu’elle faisait, elle, simultanément, et si elle décrit les problèmes respiratoires de l’auteur, elle dressera ensuite un parallèle avec ses propres problèmes de santé.

Le récit se construit sur l’établissement du rapprochement entre leurs deux vies, avec des allers-retours temporels, où la narration d’un moment présent provoquera la réminiscence d’un souvenir, puis d’un autre qui sera éventuellement prétexte à un retour au présent. Chaque pèlerinage sur la tombe est l’occasion de se remémorer la première visite, et puis d’autres, ultérieures, et sortant de l’ordinaire. Chaque geste répété rappelle sa première exécution. La première lecture des livres de Thomas Bernhard se répercute sur les attentives relectures qui suivront. C’est aussi l’évolution de Vienne, à travers les décennies, qui se dessine, avec l’impact de la chute du mur dans l’est de l’Europe à la fin des années 1980. Mais c’est surtout sur sa propre vie que revient Gemma Salem.

En effet, en évoquant les figures qui ont marqué son existence et l’ont inspirée, l’écrivaine dresse son autoportrait; parler des autres et de leur impact sur elle va de pair ici avec l’écriture de soi. Elle porte un regard sur son vécu et sur elle-même, à la troisième personne, et cette rétrospection passe par la mention de souvenirs d’enfances, liés à sa mère, de sa vie parisienne, de son mari et de ses fils, restés en France ainsi que de son quotidien à Vienne, avec son chat, au fil des années; son rapport au voyage et à l’exil puisqu’elle est née en Turquie, a vécu en Iran, au Liban, en Suisse, en France et en Autriche, et, par ricochet, à la langue, au langage, elle qui maîtrise l’anglais et le français mais confie n’avoir jamais su comprendre les déclinaisons allemandes. Avec cette propension au départ se trouvent abordés son besoin d’indépendance, et sa liberté, mais également la solitude qu’éprouve celle qui se décrit en tant que cosmopolite. Son travail d’écrivaine, forcément indissociables de sa vie, fait aussi l’objet de réflexions, surtout son rapport au monde social de la littérature, ce petit enclos dont elle dit ne pas avoir voulu – ou su – jouer les codes, ce qui encore une fois lui permet une discrète comparaison avec l’attitude très ambivalente de Thomas Bernhard relativement aux choses mondaines.

Ce récit, dont les pensées et considérations s’associent au fil des souvenirs et des liens entre le passé et le présent, offre une réflexion sur l’importance des œuvres artistiques et de l’influence qu'elles peuvent exercer, tout en témoignant de l’intensité de leur éventuel impact. C’est aussi une démonstration d'une façon singulière de mener sa vie que propose Gemma Salem, dans ce texte sur l’amour, la création et l’indépendance.

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