Pommes de terre, amour et foi
Melina Staubitz sur La vie juste de Laure Federiconi
Entre les plantes mortes de son appartement, le thé qu’elle infuse et réinfuse et les ouvriers qu’elle observe à travers sa fenêtre, les souvenirs de la narratrice de La vie juste s’égrènent. Son présent, fragile composite d’ennui, de rituels alimentaires absurdes et de yoga, est cimenté par la dépression et une quête de mieux-être, que viennent étayer des images du passé. Le flux de pensée de la narratrice, de ce je qui assure : « Il y a six ans, pourtant, j’allais bien », nous fait voyager sans considérations chronologiques au cœur de son enfance et de son adolescence, de vacances et d’errances en Italie au fil des années, de sa première relation sexuelle, du catéchisme et des messes, d’un enterrement accroché tenacement à sa mémoire, de l’attribution non désirée mais inspirante de son saint patron Padre Pio et de séances chez un ancien psychiatre.
Tout se mélange et se répond, et il s’agit pour le lecteur de se laisser emmener par cette conscience qui se dévoile, sans vouloir tout saisir. Si parfois le déroulement du récit est difficile à suivre, si l’on ne parvient pas toujours à faire sens de l’organisation en chapitres, peut-être est-ce normal : après tout, nous avons plongé dans l’altérité d’une conscience.
Au cœur des pensées et donc du texte se tient le mal-être qui terrasse la narratrice et la plonge dans l’apathie tout autant qu’il la met en mouvement, la faisant osciller entre oisiveté et activités nouvelles. Ainsi, une grande partie du livre est dévolue à son observation obsessionnelle de son quartier, des ouvriers, des voisins et des enfants s’activant devant ses fenêtres. Elle, du fond de son ennui, erre dans les rues comme dans son esprit. Elle « observe la vie qui lui échappe », ne participant qu’en surface à un monde dont elle se pose en spectatrice. Car elle n’a que des occupations périphériques (son emploi à la librairie où elle occupe un poste vide de sens au rayon « Développement personnel », qu’elle finit par quitter ; ses cours de yoga, bientôt suspendus pour l’été ; son suivi thérapeutique ; ses rencontres ponctuelles avec de rares amis ou des hommes via une application) – et, au centre, un grand vide dans lequel elle se perd, un flou sans prise. Qui fait écho à un monde en dégradation où les individus se perdent, tentant malgré tout de s’accrocher comme jadis au travail, aux spiritualités, aux relations humaines, aux rituels, qui aujourd’hui ressemblent plus à des simulacres qu’à des entités porteuses de sens.
La ville se réinvente sans mémoire, recouvrant son passé de maintes couches d’améliorations urbaines, les biches du parc voisin passent leur temps à dormir, les voisins ne se connaissent plus. Les saisons même ont perdu leur sens et leur réalité : « L’automne dure depuis deux ans » ; « Toujours, déjà, l’été, comme depuis quatre ans ». La narratrice, flottante, effleure l’anéantissement, se dissocie de son corps, de ses gestes automatiques. « Je ne suis pas tout à fait ma peau et très peu d’organes », dit-elle en mangeant sans plaisir ni nécessité de la salade de pommes de terre et en buvant des tisanes porteuses de promesses de bien-être. Elle est une présence physique sans incarnation, égarée dans la distance entre ce corps errant et sa conscience qui le regarde effectuer chaque geste comme un retrait de la vie.
Laure Federiconi invente avec intelligence un récit qui épouse cette désagrégation : les saisons se mangent la queue, le temps ignore la linéarité et perd sa forme, la narratrice se déplace dans une boucle où rien ne commence ni ne finit. Elle est là sans y être. Alors, elle regarde la vie s’écouler dehors tandis que chez elle les plantes meurent. Et, depuis la tour de contrôle qu’est son appartement, elle dresse des inventaires : celui des changements dans le quartier, des contacts de son répertoire, de ses « remparts à la mort » qu’ont été successivement les antiacides, la poésie, l’acte sexuel, et aujourd’hui les pommes de terre. C’est en effet sa peur de la mort qui la pousse à s’extraire de la réalité, s’anesthésiant à coups de salades de patates.
Mais là n’est pas le seul effet de son abattement : elle se met à la recherche du bien-être en se pliant aux injonctions du développement personnel. Laure Federiconi brosse le portrait d’une société dont l’impératif général est celui de la santé mentale et physique. On nous somme d’aller bien, au même titre qu’on nous demande d’être efficaces – or la narratrice « ne réussi[t] pas à aller bien, et encore moins à vendre ». Dans un monde qui a perdu ses repères et qui s’est progressivement automatisé, qui se réfugie dans l’idée que les bureaux ergonomiques font le bonheur, l’être humain doit à tout prix trouver le bien-être – dont le mode d’emploi s’est lui aussi standardisé. Mantras, yoga, méditation, tisanes, escalade, retraites, spiritualité New Age sont autant de mirages de cette mode que l’auteure fait voler en étincelles. Elle crée un personnage qui obéit presque aveuglément à ces diktats malgré une certaine distance et une ironie parfois mordante, dans un livre qui en dénonce les dérives et la dangerosité. Car, utilisés comme ils le sont trop souvent, ces outils deviennent eux-mêmes des moyens de fuir la réalité : des « parenthèses » bienheureuses et distrayantes qui ne résolvent rien en dehors de leur cadre. Des formules magiques absurdes, sans ancrage, elles aussi simulacres (« Tout autour, on souffle, on gémit. On « performe » l’exercice. On montre l’effort, la rigueur »), dans lesquelles pourtant on croit apercevoir la « justesse » tant recherchée :
Je me suis inscrite au dojo, et je bois une tisane détox chaque matin. Je mange trois dattes quand je suis stressée et paralysée par ma peur de la mort.
A mi-chemin entre marketing du bien-être et embrigadement sectaire, les solutions du développement personnel permettent à la narratrice de s’oublier dans le moule, l’espace d’un instant, à l’abri du mouvement de la vie. Avant de réaliser qu’elle « ne trouve pas de réponse dans les livres, ni dans les mantras ». Du reste, ces injonctions ne seraient-elles pas la source même de sa dépression ? Les souvenirs déterrés finiront par le dire : avant que son psychiatre ne lui dise sentir en elle « un profond mal-être », elle allait bien. Six ans plus tard, la valeur performative des mots de ce gourou du bien-être (il est, comme ses confrères, une « figure presque divine, équilibrée, ouverte au monde » détenant « les secrets de la structure et du bonheur ») œuvrent encore.
Mais, si le mode d’emploi est inadapté, comment faire pour retrouver un équilibre ? Subtilement, Laure Federiconi pointe vers des solutions de tous les temps, rappelant la force souterraine de la foi et de l’amour, leur manière d’agir en deçà des questionnements et des sommations, leur façon de créer une porosité entre le soi et la vie. La vie juste est un roman introspectif et incisif sur l’absurdité du bonheur prescrit. L’auteure réussit à incarner une langue pleine d’humour et de lucidité, qui dit l’effritement du soi au travers du banal. Ce roman exige du lecteur de la patience, de la résistance à la forme éclatée, et offre en retour une expérience aiguë : celle d’un éveil à la désillusion contemporaine, d’une critique sociale drôle et désespérée.