Pour toi la guerre est finie
Carole Wälti sur Pour toi la guerre est finie de Pierre-Laurent Ellenberger
Pas de barricades, pas de monceaux d'ordures, pas de grève générale, pas de «chienlit». En Suisse, mai 68 a été un mois presque comme les autres. Le cœur y était pourtant et l'agitation qui innervait alors l'Europe a bel et bien trouvé écho sur les bords de la Limmat ou du Léman, comme en témoignent plusieurs parutions récentes où résonnent tout à la fois le fol espoir d'avoir voulu changer le monde et la conscience navrée d'avoir échoué.
Avec Pour toi la guerre est finie (2006), Pierre-Laurent Ellenberger livre une chronique des années 1960-70 telles que peut les avoir vécues un étudiant vaudois quelque peu romantique rêvant de devenir auteur-compositeur. Son narrateur, dont l'épaisseur autobiographique se laisse facilement deviner, n'est cependant le héros d'aucune épopée égotisto-terroriste susceptible de se transformer en argument de vente. Enfilant les «théories à trois sous» sur le cours des choses à partir de sa lecture effrénée des journaux, il relate ses voyages en Italie ou à Paris, ainsi que ses rencontres amicales et amoureuses avec en toile de fond la ville de Lausanne et sa vie bistrotière, le tout sans jamais quitter l'Histoire des yeux.
Prague, Biafra et bombe H
De la mort de Martin Luther King (1968) à celle de Khroutchev (1971) en passant par la conquête spatiale ou l'actualité musicale (Woodstock), les événements socio-historiques jalonnent ce récit linéaire construit sur l'antagonisme entre deux personnages liés par l'amitié - le narrateur, qui rentrera dans le rang en devenant enseignant - comme l'était d'ailleurs Ellenberger lui-même -, et son ami, Henri, le marginal qui connaîtra une fin conforme à son statut.
Au fil des pages se succèdent des considérations éparses qui portent tour à tour sur les maux de la jeunesse d'alors («Une jeunesse en effervescence dont la préoccupation est de biaiser son malaise à renforts de joutes verbales, de cigarettes et de mimiques appuyées»), sur l'impitoyable coexistence de réalités politico-économiques absolument hétérogènes («Israël bombarde les camps palestiniens; les chars soviétiques entrent à Prague; une guerre civile éclate au Biafra et l'armée française fait exploser une bombe H dans le Pacifique. Tout cela en quelques semaines. Pendant ce temps les jours filent, on revient de vacances, la conjoncture est favorable à l'achat de nouveaux ustensiles qui vont libérer les ménages, et les édiles fustigent une jeunesse insatisfaite dont la révolte est comparée à une crise d'acné»), et sur l'art difficile de résister aux contingences («Moi aussi, j'étire le pas bien que, souvent, j'ai la tentation de chahuter la ponctualité et de contrevenir au sens général de la marche, de déparer le rang et de chambouler du côté de la désobéissance et de la musardise. Mais, comme tout le monde, je finis par être là où on m'attend»).
L'esprit d'une époque
Quant à la si lancinante question du vieillissement des idéaux, incontournable pour cette génération, elle est bien sûr omniprésente: la plupart des soixante-huitards, c'est-à-dire ceux dont l'adhésion au mouvement de 68 était déterminée autant par une ébauche de prise de conscience que par un souci de coller à l'air du temps, se reconnaîtront ainsi dans les interrogations que le narrateur formule à ce sujet («En soi, le fait de changer m'est acceptable, parfois même souhaitable. Mais est-ce à dire que ce changement signifie ne plus se reconnaître dans ce qu'on était?»).
Dans son discours apparaissent également en filigrane d'autres thèmes clés de cette époque mouvementée - refus du matérialisme et du confort petit-bourgeois, critique néo-marxiste de l'impérialisme, apprêtée à la sauce helvétique sous forme d'attaques contre la neutralité, etc. -, à l'égard desquels le narrateur adopte une position mi-ironique mi-cynique qui signale peut-être la distance déjà prise par l'auteur à l'endroit de sa jeunesse.
Ecrit il y a une trentaine d'années, Pour toi la guerre est finie est en effet un inédit - dont la publication posthume constitue soit-dit en passant le millième volume édité par L'Aire. Il témoigne donc non seulement de la naissance d'une écriture qui se cherche encore (on est assez loin de la prose plus subtile qu'Ellenberger développera par exemple dans ses nouvelles réunies dans «Territoires inconciliables» notamment), mais également de l'accession, plus ou moins réussie, de toute une génération à la maturité.
Loin de toute prétention analytique, Pierre-Laurent Ellenberger laisse en définitive aux lecteurs le soin de tirer le bilan des années 1960-70, les dernières en date où l'Occident, par le biais d'une jeunesse certes gâtée mais généreuse, s'est remis en question. Car si Pour toi la guerre est finie dit bien qu'un combat a été perdu au tournant des années 1960 - comme l'était le combat de Diego dans le film de Resnais -, le récit suggère également que la guerre continuera tant qu'il y a aura des hommes et qu'aucun changement de système ne saurait garantir le bonheur universel.