Quelques questions par e-mail

Jérôme Meizoz sur Été visionnaire de Francine Clavien

Comment conçois-tu le «recueil», qu'est-ce qui donne leur architecture aux ensembles de poèmes?

On constate qu'il y a le plus souvent un projet littéraire d'ensemble, une cohérence d'images ou de forme.
Le recueil Été visionnaire «a répondu à une intention assez précise au départ, à l'exploration d'un thème, celui du remords, et au désir de tresser des voix narratives, d'amener des personnages sur les lieux de la faute. Cette unité thématique ainsi que les évocations successives de portraits m'ont paru suffisantes, pour faire tenir ces deux parties dans un ensemble. Si «Ce qui est ajourné» laisse le temps de s'installer dans le paysage de la représentation de la faute, «Consciences» déploie la conscience mordue par son passé, dans tous ses mouvements.
Le terme d'un recueil s'impose souvent à notre insu, précédant une réflexion ou une attitude qui n'appartiennent déjà plus au projet. Par ailleurs, Été visionnaire s'ouvre sur un départ brutal, aliénant, et se clôt par un autre départ, où la voix narrative ne retient plus qu'une question, à savoir: «Qu'est-ce qu'on attend de moi?».

Tu n'es pas insensible au monde alentour, et ta poésie lui fait place de manière parfois explicite. Comment envisages-tu les liens entre la poésie et la politique?

La question «qu'est-ce qu'on attend de moi?» sous-tend mon écriture, pas seulement à travers le souci d'un lecteur, mais aussi, d'une manière plus existentielle, à travers la parole qui naît de cette «intranquillité», de la déambulation de celui qui questionne. L'écriture est très proche de ce projet de l'être, et je ne peux les dissocier. C'est à ce projet de l'être que j'aimerais toujours revenir; à la liberté, à l'intégrité, à la cohérence. Ma poésie exprime la nostalgie d'une politique réellement faite pour l'homme, et voudrait la précéder.
D'ailleurs, on pourrait dire que la poésie précède toujours l'action, et qu'elle n'est jamais coupée d'elle. J'aime beaucoup l'idée développée par René Char lorsqu'il dit que l'action est aveugle et que c'est la poésie qui voit.
D'autre part, parmi les dédicataires d'Été visionnaire, je rends hommage à des requérants d'asile, à des personnes exilées, qui attendent qu'on leur redonne une dignité (ne serait-ce que juridique). La parole poétique est aussi dans cet exil, à guetter la totalité qu'elle pourrait habiter, et où elle pourrait se refaire.

Le recueil a une tonalité très existentielle, même si les événements sont elliptiques et mis en forme. Quel est ton point de départ, plus généralement, quand il s'agit d'écrire?

C'est effectivement une émotion, ainsi que la nostalgie que j'ai évoquée, qui me permettent d'initier un poème. Parfois, une image naïve désamorce l'intellect, pour le rendre ensuite plus vigilant, dans la recherche d'un rapport juste entre l'affect et la forme poétique, ou le travail sur la langue.
Il me semble que dans ce recueil, l'allusion à l'expérience existentielle «limite» a permis à l'écriture d'être à la fois dans l'affolement des images, de la spontanéité et dans la gravité du questionnement.

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