Questions à Emmanuel Laugier
Francesco Biamonte sur La Poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars
Emmanuel Laugier, peut-on dire que cette anthologie s'inscrit dans un intérêt conséquent en France pour la poésie romande, dans le sillage des projets éditoriaux français liés à Gustave Roud ou Anne Perrier? Si oui, comment expliquez-vous cet intérêt? Le croyez-vous durable?
Sans conteste, on peut aujourd'hui, en comparant les différents projets éditoriaux qui mettent en relief les écritures suisses (l'effort étant peut-être encore plus grand pour le côté francophone que pour la Suisse alémanique), au moins prendre la mesure de la richesse et de la pluralité des voix qui compose aujourd'hui, pour ce qui est du régime du poème ou de la poésie, l'écriture suisse, ou de Suisse, si cela a encore un sens que de ramener strictement telle ou telle écriture à une identité nationale propre. Quoi qu'il en soit, l'essentiel veut qu'aujourd'hui ce champ-là d'écritures soit moins occulté, plus visible de ce que certaines maisons d'éditions (je pense à Zoé par exemple, aux Editions Empreintes, mais aussi à L'Escampette qui a publé l'¦uvre poétique complète d'Anne Perrier, etc.) travaillent à leur reconnaissance. On voit mieux aujourd'hui ce que Pierre Chappuis fait en poésie, simplement parce que les éditions José Corti ont décidé il y a plus de dix ans de suivre son travail, qu'au temps où il publiait dans son coin Éboulis. On pourrait citer bien des exemples similaires de ce genre d'isolement, critiquer le peu de curiosité réelle que les éditeurs parisiens portent aux grandes provinces (et la Suisse en fait bien partie), mais aussi bien reprocher au lecteur, en général, d'en manquer aussi et de ne pas aller lire Jean-Marc Lovay, alors que Zoé le publie depuis plus de dix ans (voilà un auteur dont le travail sur la langue, la prosodie, est aussi radical que celui de Valère Novarina, pour moitié Suisse), de ne pas s'attacher non plus à ce que L'Age d'homme a pu faire, parfois dans tous les sens, mais souvent ils furent défricheurs comme peu, en publiant fidèlement l'¦uvre de Jean Vuilleumier (il faut lire dans la collection «poche Suisse» l'extraordinaire Rideau noir ou même La Désaffection), les carnets de Georges Haldas, ou bien encore la meilleure traduction, et ce dès 1978, du Commis (Der Gehülfe) de Robert Walser, mais sous le titre de L'Homme à tout faire (réédition PS N°185), etc. Il faudrait parler aussi de la méconnaissance totale en France d'un Peter Bichsel, dont Gallimard avait il y a 20 ans publié les Histoires enfantines; son Chérubin Hammer et Chérubin Hammer aura, lui, en 2001, fait simplement l'objet d'une page dans le journal Le Matricule des Anges, mais rien ailleurs, en librairie ce fut plus de retour que d'exemplaires vendus. La littérature de création, suisse ou jurassienne, ou toulousaine ou occitane?! toute la littérature de création en fait a besoin d'être soutenue, par tous les moyens (les aides de l'État étant là essentielles), si elle veut trouver des lieux de publication qui n'aient pas comme seul horizon celui de la rentabilité pécuniaire rapide. On sait la lenteur dont cette littérature a besoin pour être, ne serait-ce que lue par une centaine de lecteurs.
On pourrait aussi prendre la première question en sens inverse: dans l'anthologie Gallimard de la poésie française du XXè siècle parue en 1983, mise à jour et rééditée en 2000, le lecteur suisse peut être surpris de ne pas trouver Gustave Roud ou Jean-Georges Lossier, ressentis comme des figures tutélaires - même si d'autres romands y figurent. Partagez-vous cette surprise?
Là encore, l'anthologie de poésie est la première a refléter ses manques, parce qu'une anthologie est génériquement un choix restreint d'auteurs; n'empêche que certaines anthologies n'en valent pas d'autres, il y a celles qui sont dans les ornières et celles qui prennent les sentiers battus plus facilement. Je ne jette pas la pierre à celle dont vous parlez, c'est déjà un travail énorme, mais disons que le genre de l'anthologie n'échappe pas à une volonté de clarification qui, parfois, se confond avec un "c'est déjà ça" presque paresseux ou en suivant des conseils de seconde main. On peut regretter en effet que dans une anthologie de poésie d'expression française on ne trouve pas Gustave Roud, Jean-Paul Pellaton, Jean Vuilleumier, Jacques Mercanton, Jean-Marc Lovay, Adrien Pasquali, que les femmes également soient aussi peu présentes là où je suppose qu'elles écrivent et publient bien. En fait le pont entre le lecteur et les responsables éditoriaux est là évident. De l'un découle l'autre. On ne sort pas du cercle.
Pour sortir du cas particulier de la Romandie: qu'en est-il des poésies belge ou québecoise en France? Bénéficient-elles aussi d'un intérêt neuf (pour autant qu'elle aient aussi été marginalisées jusqu'à présent)?
Je ne saurai pas tout à fait ou vraiment vous répondre, mais il semble bien que le problème suisse, si l'on peut le réduire à cette difficulté qu'ont les français à passer la frontière, à la sauter ou à jouer avec elle dans le champ ouvert des écritures, se reporte d'une certaine façon sur la Belgique et sur le Canada, l'océan aidant bien! On connaît un peu mieux les écrivains belges, le côté francophone, des gens comme Eugène Savitzkaya par exemple (mais les éditions de Minuit ont beaucoup joué à sa reconnaissance en France) alors que les flamands restent, eux, à part Hugo Claus, très marginalisés, bien qu'il s'y fasse, j'entends dans le domaine poétique, des choses formidables.
Pour les lettrés romands, les poètes retenus par la nouvelle anthologie composent un choix irréprochable, que l'on pourrait aussi dire sans surprise - sans y mettre de reproche. Bref, on y voit un choix fait pour la France. De votre point de vue, comment commenteriez-vous ce choix? Quelque chose vous-a-t-il spécialement frappé? Auriez-vous attendu (ou espéré) autre chose?
On peut toujours trouver des absents, c'est sûr, mais pour le lecteur voulant avoir un panorama assez complet de la poésie Suisse depuis Cendrars, celle-ci me semble tout à fait répondre à son projet. Le seul reproche que l'on pourrait lui faire est de ne pas avoir inclus des auteurs qui, si ils semblent n'avoir que peu de rapport avec l'idée du poème en vers (rien que Le Canal exutoire ou le Grand entretien, les textes de La Fourmi rouge en général, etc. de Cingria auraient pu être une piste à creuser), travaillent néanmoins dans les fossés des genres, ils sont dans les remblais, dans l'ombre de tout ils inventent une rythmicité spéciale à leur narration, ou, au contraire, absentent toute narration au c¦ur d'une approche descriptive du monde, échangent l'esprit de la liste énumérative contre l'agencement linéaire de l'espace et du temps, bref des écrivains qui travaillent à l'élaboration de poétiques très spéciales: Jean-Marc Lovay (j'insiste), par exemple, est vraiment, au sens littéral du terme, l'un des héritiers de l'esprit ultrarapide, aussi loufoque que grave, d'un Cingria par exemple.
Dans sa préface, Bruno Doucey cite Bertil Galland, évoquant le «principe d'une différence essentielle» dont se revendiqueraient les auteurs romands. La quatrième de couverture insiste au contraire sur le caractère insaisissable du paysage ainsi tracé. Quel est votre propre point de vue? Ressentez-vous dans la poésie romande ce «principe d'une différence essentielle»? Ou pour poser la question en termes plus généraux, peut-être trop généraux: la poésie (romande ou non) a-t-elle davantage à gagner ou à perdre dans la mise en avant de ses composantes identitaires, par opposition à ses dimensions universelles?
Ce qui compte c'est moins l'effet identitaire d'une littérature, ou d'une poétique, bien qu'on puisse aussi en repérer les traces ci et là, que la façon dont chaque écriture travaille, malgré elle, à la mise en fonction de sa propre rotative intérieure, brassant tout, sa langue et son chinois à elle, sa terre et les saignées antédiluviennes qui viennent l'aspirer ou l'inspirer, si vous me permettez d'employer ce vieux mot: elle va faire tourner sa voix dans les rouleaux conducteurs comme elle le peut, sa logique sera celle de l'écart, de l'oblique, de la diagonale, sa singularité de n'avoir été fidèle qu'à ses propres infidélités, soit même, comme le disait Leopardi, jusqu'à en venir à la haine de son pays natal.