Questions à Olivier Gaillard

François Debluë sur Redites d’Olivier Gaillard

J'ai été frappé par l'originalité et la liberté de votre récit. Pourriez-vous en deux mots caractériser votre projet?

À vrai dire ce récit est le résultat d'une longue gestation. Au départ, il y avait l'idée d'un roman noir qui aurait tressé plusieurs «destins» en torsade: personnages qui vivent en même temps qu'ils ressuscitent ou réinventent leur passé et se projettent dans l'avenir. Ils vivent chacun pour soi, se développent comme des monades, se frôlent parfois, se croisent, ici ou là se rencontrent sans se reconnaître, jusqu'au final tragique. Et puis c'était vraiment très sombre, cette histoire de femme trop crédule, d'adolescent qui se laisse envoûter par un psychopathe, et ce vieillard qui réalise trop tard qu'il détient peut-être le moyen de les sauver. J'ai eu envie d'introduire une distance ironique, de la drôlerie moderne: c'est le rôle de ces deux «rediseurs» qui sélectionnent et commentent les passages les plus marquants d'un manuscrit qu'on ne connaît finalement qu'à travers leur regard et leur système de valeurs.

Pourquoi avoir choisi ce titre de «Redites»? N'a-t-il pas une valeur programmatique?

C'est vrai. C'est une manière de souligner l'importance de la composition, de la forme. Le titre original devait être Le Dépeçage. Un tel titre aurait fait référence à la fois au contenu anecdotique du roman (un dépeçage a bel et bien lieu dans l'histoire racontée) et au travail de relecture auquel se livrent les deux «rediseurs», qui décortiquent le texte. Mais je n'aimais pas l'aspect aguicheur de ce titre. Finalement, Redites m'a paru plus modeste, plus vrai: dire, c'est trop souvent redire, et même nos vies ressemblent souvent à un ressassement, à la copie de comportements déjà recopiés. Qu'avons-nous vraiment inventé de neuf depuis l'Iliade et l'Odyssée, depuis les tragédies grecques? Et pourtant, la redite peut être source de plaisir, elle peut être inventive, amusante, ironique, poétique.

L'histoire que vous racontez est une histoire grave, violente…

Je me suis amusé à raconter une histoire horrible, telle qu'on peut en lire dans la presse, dans la rubrique des faits divers: des personnages qui se laissent manipuler, qui s'abandonnent au charme maléfique d'un pervers. Le seul qui semble être en mesure d'empêcher le désastre est un vieillard dont la démence sénile progresse rapidement. Le romancier est aussi un manipulateur. Quand on se laisse captiver par une histoire, on s'abandonne. Dans Redites, c'est difficile, parce que vous avez ces deux «rediseurs» qui vous rappellent constamment le caractère artificiel du récit. Cela peut paraître frustrant, mais j'espère avoir réussi à ce que cette frustration soit compensée par un plaisir d'une autre sorte…

Dans ce récit, vous malmenez quelque peu le lecteur: on finit par ne plus très bien savoir si les événements racontés ont bel et bien eu lieu ou s'ils sont le fruit de l'imagination de tel ou tel personnage…

En effet. Le roman démarre un peu comme tout roman (même si les deux «rediseurs» soulignent, dès les premières pages, notre propension à imaginer, à échafauder des romans), et assez rapidement, il y a des glissements, des bizarreries qui transgressent le contrat de confiance que le récit traditionnel passe avec le lecteur. En fin de compte, il semble bien que toute l'histoire ne soit que le fruit d'une rêverie, d'un délire à partir de quelques ingrédients très ordinaires : deux noms sur une tombe, un fait divers relaté dans le journal du matin, des réminiscences de lectures, de vagues souvenirs d'enfance, des ragots et des rumeurs, des paysages, et le corps qui ne se laisse pas oublier.

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