Qui est là?

Ami Lou Parsons sur Qui est là? de Carla Demierre

Carla Demierre, écrivaine et professeure d’écriture à la HEAD, nous emmène, en dix récits, à la rencontre de curieux personnages, confrontés à des enregistrements, des appareils de prise de son ou encore des communications occultes. Le titre du recueil Qui est là ? reprend l’adresse canonique des tentatives d’échanges avec les esprits ; il annonce d’emblée les liens entre la voix, l’au-delà et les tentatives de captation sonore. Le recueil s’ouvre sur un texte retraçant la vie de Jürgenson, d’après lequel sera baptisée la fréquence 1485 kHz ; par elle transitent en effet des sons inaudibles que le peintre et cinéaste a enregistrés en utilisant un magnétophone portatif et qu’il a identifiés, après enquête, comme étant les voix de personnes défuntes.

Avec le deuxième texte, moins succinct, l’autrice évoque Hélène Smith, célèbre médium genevoise du XIXème siècle qui a inspiré les surréalistes. Un épisode particulier donne son titre à la nouvelle « La nuit du phonographe ». Il s’agit d’une soirée durant laquelle ont été enregistrées les transes d’Hélène Smith, alors que ceux qu’elle appelle les martiens prennent le contrôle de son corps et parlent par sa bouche. Autour du phonographe – objet qui fait déjà office d’attraction en soi – se cristallisent plusieurs enjeux. Un enregistrement permettrait en effet au psychologue qui a pris la médium pour objet d’étude d’assurer une meilleure transcription de ses paroles ainsi que de légitimer son travail de recherche. Surtout, Smith pourrait entendre, grâce aux rouleaux de cire d’Edison, les mots qu’elle prononce dans ces instants où elle n’est plus vraiment là. Le récit est accompagné d’une photographie et de la transcription de cette transe enregistrée. Ce mélange entre le récit d’une aventure sonore et sa transposition écrite caractérise par ailleurs l’entier du recueil.

Dans « Le conférencier sans langue », il n’est pas question de fantômes ou de surnaturel. Cette nouvelle se concentre sur l’histoire touchante de Crampton, un aventurier rangé, lui aussi du XIXème siècle, qui a parcouru les États-Unis avec son fils pour raconter sa vie peu banale. Pour celui dont la parole est le gagne-pain, l’annonce de l’amputation de sa langue suite à une infection est un drame. Il élabore alors une stratégie consistant à sauvegarder sur des cylindres de cire le récit de son existence mouvementée jusqu’aux derniers jours avant son opération. Une façon de réfléchir à l’importance de la conservation et de la transmission orale – une thématique abordée dans d’autres textes.

Carla Demierre ne présente pas ces personnages sur le mode de la notice biographique – le caractère fictionnel de ses textes est même revendiqué à la fin de l’ouvrage. Son écriture insiste sur des routines et des instants triviaux : le plaisir éprouvé par Hélène Smith lors de ses promenades, le goût de la nourriture qu’ingère Crampton, les pensées traversant l’esprit d’Abrahams, « l’homme au magnétophone », alors qu’il enregistre contre son gré son psychanalyste. En quelques pages se dessinent leurs destins, par le biais d’un événement particulier dont la dilatation constitue l’histoire narrée. Un rapport de proximité s’établit au fil des mots, le temps de quelques pages.

D’autres nouvelles interrogent au contraire les échecs d’enregistrement – ou d’écoute. Il ne faut pas oublier qu’un enregistrement a pour vocation d’être ensuite écouté, réécouté et conservé. Comme une trace du passé que la technologie permet de réactualiser, ou encore une « preuve » que sa dimension sonore – à la façon d’une photographie – rend moins questionnable que l’écrit, qui est forcément transcription. Au début de « K7 fantasma » la narratrice confesse que ce texte est une « reconstitution de mémoire, à la suite d’une panne de [s]on dictaphone » d’une discussion avec sa grand-mère, relatant des souvenirs d’exil forcé et de vie dans un régime de terreur. Dans « Archéologie d’un média mort », qui se déroule en 2059, un père et sa fille, archéologues, mettent la main sur un matériel de T.C.I (Transcommunication Instrumentale, « autrement dit l’enregistrement des voix des morts par l’intermédiaire d’un magnétophone »). Malheureusement, le matériel semble défectueux, et nos deux explorateurs se rabattent alors sur des transcriptions contenues dans la boîte qu’ils ont trouvées. La dernière nouvelle du recueil, « Amélioration de message chuchoté » y fait écho et explore cette frustration. Dans une mise en abyme de l’écoute d’un enregistrement, le texte consiste en une description des actions manuelles pour écouter la bande (« Le doigt : click. / Le magnétophone : frgtch-grt-grcht-ftt ») et une transcription des commentaires de ceux qui tentent de la décrypter, sans que jamais son contenu n’en soit dévoilé.

C’est aussi un panorama de l’évolution des techniques d’écoute et de prise de son que propose Carla Demierre, des cylindres d’Edison au dictaphone en passant par différents phonographes et magnétophones. Dans la nouvelle éponyme au recueil, un couple a fait l’acquisition du célèbre et récent système « Alexa », une déconcertante intelligence artificielle, qui suscite amusement et malaise.

Avec sa plume subtile et empathique, Carla Demierre nous invite à découvrir une galerie de personnages touchants, réconciliant la technologie et la poésie, ainsi que l’oral et l’écrit.

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