Reprendre la vie à zéro

Lou van Nijen sur Hippocampe d’Eva Marzi

Hippocampe commence avec le réveil de Malik, un jeune homme d’origine tunisienne, dans un lit d’hôpital à Genève. Questionné par le médecin, il affirme s’appeler Bassam alors que c’est le nom de son frère, croit se trouver en Tunisie, et pense avoir eu un accident de voiture en se rendant au mariage de sa cousine à Zaghouan. Lui qui détestait les meringues les dévore avec appétit lorsqu’une infirmière lui en offre. Surtout, il ne sait pas qui est Sofia, cette femme qui lui rend visite tous les jours et qui dit l’aimer.

L’hippocampe, c’est cette partie du cerveau qui régit la mémoire et la navigation spatiale. En tombant à vélo, celui de Malik s’est endommagé et le ramène en arrière, dans un passé qu’il croyait avoir abandonné : celui de ses origines, de l’autre côté de la Méditerranée.

Le recueil d’Eva Marzi se lit comme un récit ; les poèmes s’enchaînent, tels des chapitres, dévoilant pas à pas l’histoire de Malik, la raison de sa venue en Suisse, sa rencontre avec Sofia, qu’il peine à reconnaître. Et pour cause : comment peut-on être sûr·e de ses sentiments lorsque la personne que l’on aimait n’est plus qu’une ombre dans nos souvenirs ?

Tu ne te souviens pas d’elle, n’est-ce pas ?
Non.
Mais tu te souviens peu à peu de ta mère ? Et de tes amis ?
Oui.
Si tu avais vraiment aimé cette fille, tu te souviendrais d’elle. L’émotion stimule l’hippocampe, cette partie du cerveau qui fabrique les souvenirs.
Ça veut dire que j’ai un petit cheval dans le cerveau ?
Qu’on se souvient surtout de qui on a aimé passionnément.

Lorsque la mémoire flanche, le corps prend le relais. Un jour où Malik reçoit la visite de Sofia à l’hôpital, sa main cherche le contact avec la sienne instinctivement :« Son corps cherche le contact / avec le vôtre, dit sa tendresse » explique l’infirmière à Sofia, « mais son cerveau reste en deçà ». Le récit alterne entre le point de vue de Malik, ses journées sans fin et ses efforts pour retrouver la mémoire, et celui de Sofia, qui s’accroche à l’espoir que son amoureux se souviendra un jour d’elle. Elle traque le moindre progrès, se réjouit du plus petit signe d’espoir, et encaisse les coups durs. Car même si leurs deux corps sont rassemblés dans la petite chambre d’hôpital, leurs esprits ne le sont toujours pas :

Je m’affale, impuissante
tandis que tu tires
le rideau séparateur
Sur la commode
le linge propre
que j’ai ramené

« Aujourd’hui une plante sans racines / respire à mon chevet », dit Malik, sans que l’on sache s’il parle d’un bouquet de fleurs ou de Sofia, déracinée d’être ainsi absente des souvenirs de l’homme qu’elle aime.

En toile de fond se dessine tout un questionnement sur notre rapport à la réalité. Si l’organe responsable de notre identité dysfonctionne, le présent n’a plus de sens ; seul le passé fait foi. Malik se « réveill[e] dans un souvenir », et ce souvenir le hante, l’empêche de prendre possession de sa nouvelle vie en Suisse. Lorsque Sofia l’emmène voir le lac Léman, il pense à la mer, celle qu’il a traversée pour rejoindre l’Europe ; il observe le « naufrage de l’écume », ces naufrages qui font foison dans la Méditerranée et auquel il a échappé de justesse. Lorsqu’il sort enfin de l’hôpital, il doit tout réapprendre : « Il est comme l’enfant / qui apprend à manger / faire ses lacets / tirer la chasse / Même se vêtir, il ne sait plus ». De son côté, Sofia endosse le rôle d’une mère, enchaîne les cours de photo la journée avant de s’occuper de Malik le soir, « [s]a vie réduite / à ces élémentaires ». Une vie sans souvenirs, c’est une vie qu’on reprend à zéro :

Une fois de plus
je confonds ton prénom
avec celui d’une inconnue
Je vais finir par me coller
mon prénom sur le front !
hurle Sofia
Même ça, tu ne t’en souviens pas

Plus on avance dans le recueil, plus on recule dans le temps, plongeant dans le passé de Malik, sa vie en Tunisie dans un hôtel en bord de mer où il « trime / dans une carte postale » à jouer de la guitare pour des touristes qui préfèrent siroter des cocktails à la piscine qu’apprendre à connaître le pays où ils se trouvent. « [S]a Tunisie / est devenue celle des touristes » et la menace du djihadisme plane dans tout le pays. L’espoir d’une meilleure vie de l’autre côté de la mer finit de le convaincre : c’est en Europe qu’il partira, là-bas qu’il fabriquera ses nouveaux souvenirs. Jusqu’à ce qu’ils disparaissent ce jour funeste où il tombe à vélo au fond d’un ravin.

La vie ne tient qu’à un fil, semble nous dire Eva Marzi. Pour Malik, quelle décision prendre ? Rester en Suisse, se refamiliariser avec sa nouvelle vie, réapprendre à connaître Sofia ? Ou suivre ses souvenirs, ceux qui le ramènent inlassablement à sa terre d’origine où souffle le vent du désert « jamais tout à fait sable / mais roches érodées / terres fiévreuses / froide au toucher » ? Seul l’avenir qu’il transformera en nouveaux souvenirs le dira…

Avoir survécu
ne suffit pas à prouver
que j’existe
Ils veulent que je puisse me dire
me raconter
cocher vrai ou faux
dans les cases de mon existence

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