Rester humaine dans le plus hostile des déserts
Lucie Tardin sur Neiges intérieures d’Anne-Sophie Subilia
Après Jours d’agrumes (L’Aire, 2013) et Parti voir les bêtes (Zoé, 2016), Anne-Sophie Subilia publie son troisième roman, Neiges intérieures (Zoé, 2020), le récit d’un voyage dans le Grand Nord. Confinés à bord de l’Artémis, quatre architectes paysagistes parcourent les mers du cercle polaire pour étudier ses paysages à couper le souffle. Au travers de son journal, la narratrice partage l’impact de cet environnement hostile sur son corps qui endure fatigue et douleurs. Elle révèle aussi les blessures moins physiques qu’intérieures causées par des relations humaines que la cohabitation rapprochée et l’isolement ont rendues toxiques.
Ce journal de voyage est divisé en trois cahiers. Les fragments de journées dont les impressions nous sont délivrées sans dates ni horaires, ce qui ajoute au sentiment que les journées se ressemblent et se confondent, comme hors du temps. Ces segments sont accompagnés de titres qui leur confèrent une autonomie thématique. La disposition est inhabituelle et même si la mise en page est peu convaincante, ce dispositif hybride, à cheval entre le roman et le journal intime, n’est pas dépourvu d’intérêt. De cette manière, l’autrice met en abîme le processus d’écriture.
La protagoniste ainsi que d’autres passagers de l’embarcation consignent leurs journées par écrit. Même l’Artémis a son propre journal de bord. Dans un espace exigu où il est difficile d’avoir un coin «à soi», l’espace individuel et délimité du journal crée une bulle d’intimité dans laquelle se recueillir, décharger ses sentiments, ses craintes et ses peines, tant que ce jardin secret n’est pas profané par la curiosité d’un camarade. À plusieurs reprises, la narratrice s’excuse d’écrire «tout simple» et de manquer de temps pour coucher ses journées inquiètes sur les pages noircies de ses carnets. Face aux paysages nordiques à la beauté étrange et ineffable, elle cherche les mots pour rendre compte de cet environnement singulier.
Écrire me fait mal, mais me tient chaud. […] Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes. C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire.
Les personnes présentes sur le bateau ne sont désignées que par leur initiale, ceux qui ne font pas partie du voyage et qu’on a laissé derrière soi portent un nom complet. Subilia travaille habilement les non-dits: le contexte familial très difficile de la protagoniste n’est pas entièrement dévoilé. S’il y a parfois des moments de complicité entre membres de l’expédition, jamais ne s’établissent de belles relations entre les passagers. La narratrice, assez antipathique, avoue même avoir «ses cruautés» et ne pas parvenir à être vertueuse, mais il existe une forme de réciprocité dans la méchanceté.
J’aimerais la voir encore un peu souffrir et s’enlaidir, qu’ils la châtient. Ça me rassure sur ma propre place dans la communauté.
Un rapport de domination et de pouvoir s’immisce ainsi entre les voyageurs, entre le capitaine, son sous-fifre et le reste de l’équipage, entre ceux qui sont forts, savent naviguer et se rendre utiles, et ceux, plus faibles ou moins habiles qui n’ont pas les connaissances nécessaires ou l’autorité suffisante pour imposer le respect. Les deux femmes du voilier souffrent des comportements misogynes de certains hommes de l’équipage, mais leur premier réflexe n’est pas de se serrer les coudes. Cynique, mais réaliste, Anne-Sophie Subilia dépeint une situation de confinement, où la promiscuité et l’imposition du collectif, au lieu de pousser à l’entraide et à la solidarité, mène à la réclusion, à un individualisme exacerbé et une rivalité dangereuse.
Ce qui comptait cette nuit, c’était cette voix loin des pensées mesquines. La haute flambée nous engourdissait. Pendant ce temps tout se mettait à bouger autour de nous. Nous croyions voir des silhouettes géantes alors que c’était des blocs erratiques.
Les personnages ne sont pas décrits en creux des paysages, c’est plutôt l’inverse. Si le récit se concentre surtout sur les dynamiques sociales du groupe, il nous offre toutefois aussi de nombreuses descriptions de la nature environnante. À l’arrivée de la protagoniste, le paysage lui est hostile, et elle se sent rejetée. Pour refouler ce sentiment et sortir du rapport passif d’observatrice, elle se met à courir, reprenant le pouvoir, grâce à une «chose de civilisation».
L’autrice fabrique certaines très belles images qui resteront sans doute dans la mémoire du lecteur. On pensera notamment au récit d’une visite de la protagoniste à l’église la veille de son départ. Assise sur les bancs, elle remarque qu’un papillon butte contre un vitrail. Ses ailes se froissent, il cherche, gratte et perd sa poudre, offrant à la narratrice «sa gloire obstinée» et lui faisant comprendre qu’elle n’a rien à perdre et peut partir sereine.
Il y a quelque chose de ludique dans l’écriture de Subilia, dans ce griffonnage, dans cette recherche d’une écriture libre, spontanée, et peut-être même automatique, qui adhère assez bien aux circonstances du récit. Face aux paysages désertiques, son style est dépouillé, mais il manque parfois de consistance et de maîtrise, et souffre d’un ressassement de trivialités, qui lasse à la longue. Si le malaise claustrophobique, l’étouffement qui envahissent progressivement les pages sont rondement menés, le lecteur s’attend à une veine poétique qui peine à s’installer.
La plume de Subilia, dont on regrette donc le minimalisme un peu indolent, se distingue tout de même par une sobriété qui sert bien le propos. Avec très peu de choses, l’autrice parvient à créer de beaux tableaux et surtout des attentes, une réelle tension, une atmosphère où le malaise est palpable. À chaque page, on s’attend au pire: un conflit, une mutinerie, un accident, une tempête. Il y a comme une violence qui couve en toile de fond et n’éclate jamais au grand jour. Celle-ci s’exprime dans les petits gestes égoïstes et les mesquineries acerbes lâchées au détour d’une conversation innocente. La lâcheté se tapit derrière la fatigue des visages et obéit à la loi du plus fort. Les Neiges intérieures d’Anne-Sophie Subilia sont-elles empreintes de cynisme? Peut-être essaient-elles juste de nous faire comprendre que les paysages sont salvateurs, car ils ont le pouvoir de nous reconfigurer.