Traduire Zschokke, c'est où, c'est quoi?

Patricia Zurcher sur Bonheur flottant de Matthias Zschokke

L'animateur de radio: – Alors, Madame Zurcher, comment faites-vous pour traduire? Que se passe-t-il dans la tête d'une traductrice en pleine action? À quoi ressemble l'antre de la créatrice, le bateau de la passeuse que vous êtes? Allons, Madame Zurcher, dites-nous tout!

La traductrice: – Bon sang, mais que voulez-vous que je vous dise? Il y a mon bureau, noir, des dictionnaires allemands, français, bilingues, une lampe halogène, des bibliothèques, des livres partout… Ah, il y a un ordinateur aussi, relié à Internet, et puis un téléphone sans fil, je m'en sers pour appeler les gens qui peuvent me renseigner sur un terme précis quand je ne le trouve pas dans mes dictionnaires… Les yeux qui fatiguent à force de fixer l'écran, les douleurs dans le dos, les fourmis dans les jambes… Voilà. C'est tout. Mouais, c'est pas très gai tout ça…
Une réponse qui aurait pu figurer dans la dernière pièce de Matthias Zschokke, La Commissaire chantante, et que je pourrais faire un jour à celles et ceux qui me demandent en quoi consiste mon métier…

– Et traduire Matthias Zschokke? C'est où, c'est quoi, c'est comment?

– C'est tout d'abord ouvrir un livre et découvrir une histoire, ou plutôt une absence d'histoire, ou mieux encore, mille et une esquisses d'histoires que l'auteur ne développera pas davantage, à quoi bon …?! C'est sourire, se réjouir, s'émouvoir à chaque page de la franchise désarmante des personnages, de leurs exigences déraisonnables, de l'absence d'illusions, d'artifices et de précautions qui les rend si fragiles et attachants … C'est s'asseoir, le dos à la fenêtre, pour échapper un instant à la vie qui passe, se plonger dans une longue suite de monologues qui refuse obstinément de devenir dialogue, et voir soudain…la vie qui passe! Pas celle des héros aventuriers, ni celle des battants gagnants au parcours grandiose, non…La vie de tous les jours, tous ces petits riens, ces petites lâchetés, ces petites hypocrisies qui, au bout du compte, auront constitué notre vie…
Mais traduire Zschokke, c'est surtout et avant tout se délecter d'une langue aussi subtile que facétieuse. Longtemps, je me suis demandé comment des textes comme ceux de Zschokke pouvaient diviser leurs lecteurs en deux camps aussi opposés… Tandis que certains leur reprochent d'être définitivement trop sérieux, trop sombres et trop pessimistes, il en est d'autres qui ne peuvent ouvrir un livre de Zschokke sans se mettre à sourire dans la minute qui suit… Eh bien, le fait de traduire Das lose Glück m'a apporté, peut-être, un début de réponse à cette énigme! C'est que les personnages de Zschokke ne sont pas des boute-en-train, que leur vie n'a rien de bien excitant, et que la vie tout court, telle que l'auteur la dépeint, n'a rien de très réjouissant… Mais la langue qu'il a créée pour parler de tout cela fourmille, elle, de clins d'œil impertinents, de tournures inattendues, de mots pris trop à la lettre, et j'en passe…
Nous voici donc face à deux lectures possibles: celle qui s'arrête à ce qui est dit, et celle qui s'attarde sur la manière dont c'est dit… Vous comprendrez sans peine pourquoi, en tant que traductrice, je pratique surtout la seconde, ce qui me propulse immédiatement dans la famille des lecteurs que les textes de Matthias Zschokke font sourire, font rire, font jubiler même parfois… Oui, je ris de nous voir si petits, si ridicules, si pitoyables, et si émouvants aussi, dans le miroir qu'il nous tend; mais si j'en ris autant, c'est parce que la langue de Zschokke nous y invite sans cesse. Toujours en léger décalage, elle ne cherche pas à restituer le langage parlé, ni à faire oublier qu'elle n'en est pas. Elle peaufine un peu par-ci, elle exagère un peu par-là, rendant impossible (du moins, il me semble) une lecture qui ne chercherait dans ces pages qu'un reflet de la vie et un mode d'emploi pour la supporter…
Pour le reste, je l'avoue, je n'ai fait que me laisser entraîner par le rythme envahissant, oui, entêtant de l'écriture de Zschokke, pour naviguer d'une bribe d'histoire à la suivante, d'une ambiance à la suivante, en tentant d'offrir le moins de résistance possible au courant qui m'emporte.

– Alors, être une traductrice de Zschokke, c'est quoi, c'est comment?

– Le bruit court que nous sommes des traîtres, j'espère que ce n'est rien de grave…

Patricia Zurcher

En savoir plus sur Bonheur flottant