Triangles
Brigitte Steudler sur Triangles de Marielle Stamm
Condensé de vie s'étalant de juin 1944 à mai 1945, Triangles tente de restituer le quotidien d'une petite ville de la Riviera vaudoise évoluant à l'écart des conflits qui sévissent alors dans le reste du monde. L'intérêt majeur de cette évocation tient au fait qu'il nous parvient à travers le regard d'une jeune réfugiée du sud de la France: une petite fille vive et sensible souffrant d'amblyopie, que l es lecteurs de Marielle Stamm avaient découvert dans L'œil de Lucie, (Editions de L'Aire 2005), premier roman de l'auteure honorée du prix Rambert 2007.
Dans ce second roman au récit plus structuré, l'écrivaine franco-suisse (ayant passé son enfance et sa jeunesse à Marseille) utilise le regard affûté de Lucie pour révéler les préoccupations journalières d'une famille d'accueil évoluant dans un univers clos et privilégié. En agissant ainsi, Marielle Stamm prend plaisir à tirer sur les ficelles d'un récit qui se veut autant révélateur que perturbateur. Un style simple traduit la perception de la jeune enfant, découvrant peu à peu l'envers d'un décor qui se voudrait de prime abord beaucoup plus feutré et mesuré qu'il ne l'est en réalité.
Rythmant son récit par des extraits de presse tirés de la Feuille d'Avis de Vevey et de la Gazette de Lausanne, Marielle Stamm fait débuter son roman en 1944, alors que la presse locale se fait l'écho de la crainte des autorités de devoir recourir à de nouvelles restrictions en matière de ravitaillement. A la tranquillité ambiante, à peine troublée par les exigences du Plan Wahlen, l'auteure oppose le vacarme causé par le passage de trains en pleine nuit. Ce tintamarre dont tout le monde semble se plaindre paraît bien insignifiant à la jeune Lucie en comparaison des bombardements endurés à Marseille. Accueillie par sa marraine Camille, elle-même installée chez le couple de musiciens formés par Colombe et Adrien, Lucie se pose d'autres questions que celles de la véritable destination de ces trains, soupçonnés de porter secours aux troupes italiennes.
Dans sa demeure d'accueil communément appelée la Villa, la fillette part à la découverte d'un univers totalement neuf sur lequel, bien que souffrant d'une vision oculaire péjorée, elle porte un regard acéré. C'est avec beaucoup naturel que Marielle Stamm relate son intégration au sein de cette communauté, dont la triangularité des relations sentimentales et amoureuses n'échappe pas longtemps à Lucie. Qu'il s'agisse de chuchotements, de conversations écourtées ou de dérobades manifestes, l'enfant comprend que le couple l'hébergeant se partagent les faveurs amoureuses de sa marraine Camille, jusqu'à que celle-ci ne soit délaissée au profit d'un nouveau cœur à prendre. Elle découvre que les unions peuvent se faire puis se défaire au gré des allées et venues de chacun(e), entraînant pleurs et désespoir quand ce n'est pas jalousie et vengeance morbide.
En progressant dans son récit, Marielle Stamm multiplie les références aux différentes symboliques du triangle. Qu'il s'agisse du triangle symbole de la trinité pour la franc-maçonnerie – mouvement qu'Adrien s'apprête à rejoindre; ou du triangle rose pour les hommes, noirs pour les femmes que les nazis apposent sur les homosexuels qu'ils déportent alors massivement au même titre que les gitans et les francs-maçons; qu'elle fasse mention de la voile latine ou des relations amoureuses triangulaires qu'elle multiplie à foison… Marielle Stamm s'égare alors même qu'elle semblait suivre une ligne clairement tracée, ponctuée d'extraits de presse soigneusement choisis et relatant tous des événements culturels, politiques ou historiques locaux, nationaux ou internationaux, donnant lieu à de redoutables interrogations. A trop avoir voulu placer ces digressions autour du triangle, Marielle Stamm perd la direction de son récit. Alors qu'une volonté de déjouer les idées convenues et bien-pensantes semblait poindre, la clarté du projet de l'auteur subitement s'estompe. Dommage car le plaisir de retrouver le personnage attachant de Lucie s'en trouve amoindri. Triangles restitue néanmoins avec finesse l'atmosphère particulière de cette époque sur la Riviera vaudoise.