Trois questions à Anne-Lise Thurler

José-Flore Tappy sur Aube noire sur la plaine des merles d’Anne-Lise Thurler

Comment avez-vous travaillé l'un et l'autre, ensemble et séparément, pour construire ce récit à deux voix?

J'ai commencé par recueillir le récit de Selajdin Doli en l'enregistrant, au rythme d'une fois par mois environ, pendant un an. Dans l'intervalle, je retranscrivais, sans rien y changer, ce qu'il m'avait dit, tout en notant les questions qui me venaient à l'esprit. Nous commencions la rencontre suivante par ces questions. Ensuite, j'ai effectué un voyage en Kosovë, parce qu'il me manquait des images, des paysages, des visages et des voix. À ce stade, je ne savais pas encore si je pourrais écrire cette histoire. Pendant le voyage, j'ai pu rencontrer la famille et les amis de Selajdin, ceux qui l'avaient connu enfant, et plus tard, comme résistant. J'ai visité et photographié sa maison, le tece où son père derviche officiait, le pont de la rivière Drini, les abords des prisons où il avait passé deux ans, etc. J'ai pu interviewer sa mère, ce qui reste un souvenir bouleversant. De retour, je me suis mise au travail immédiatement et tout s'est mis en place très rapidement. En me basant sur la retranscription des entretiens, en y ajoutant très librement mes images et même des personnages, j'ai trouvé un ton, un rythme qui m'étaient propres. Mais chaque chapitre soulevait une foule de questions nouvelles, de précisions que je soumettais à Selajdin. Dès qu'un chapitre était terminé, je le lui donnais à lire et il intervenait avec des idées nouvelles, des détails que j'ignorais encore, ce qui me poussait à retravailler le texte. Au bout de cinq mois, le manuscrit était terminé, mais nous l'avons modifié jusqu'à sa parution.

Penses-tu qu'un regard distancié (je pense ici à celui de l'auteur qui prête sa voix au témoignage d'autrui) peut apporter un surcroît de vérité aux faits réels, ou apporte-t-il davantage une dimension esthétique ou romanesque à ces événements, quitte à les travestir, afin de capter l'attention de lecteurs souvent distraits et peu réceptifs?

Et quelle est la part, - et le rôle -, de l'imagination dans un récit-témoignage comme celui-ci?

Ces deux questions pour moi se rejoignent, car je pense que c'est dans la distance du regard que l'imagination a trouvé sa place. Apporter un surcroît de vérité, peut-être, même si la plus grande partie de ce que j'ai pu dire de la Kosovë a été passée par le filtre du regard de Selajdin. J'avais suivi les événements et la position très claire de la communauté internationale au moment de la guerre et j'ai fait des lectures, de brefs ouvrages socio-politiques et surtout la plupart des romans d'Ismaïl Kadaré, qui m'ont fortement impressionnée. Je prendrai deux exemples: le personnage de la vieille Loke, entièrement imaginaire, inspiré par les Grandes Vieilles de Kadaré et les deux chroniqueurs, instituteur et commandant de la police, imaginaires eux aussi. Loke apporte à mon avis une dimension esthétique au texte. Elle est le lien entre le tout début de l'histoire et la fin de la guerre en Kosovë. Elle est présente à chaque moment important, elle est celle qui sait et qui voit. Quand j'ai soumis le personnage de Loke à Selajdin, il l'a tout de suite trouvée plausible, des vieilles comme ça, il en avait connues beaucoup, m'a-t-il dit. Les deux autres, les chroniqueurs, apportent plutôt un surcroît de vérité aux événements. Ils sont le regard extérieur qui se porte sur l'histoire de Selajdin et les événements en Kosovë, à l'intérieur même de l'histoire. Mais tout ce qu'ils disent est bien réel, basé sur des faits rapportés par Selajdin ou d'autres kosovars. Je ne crois pas que d'avoir ajouté une dimension esthétique au témoignage ait pu travestir les événements.

Pour capter l'attention des lecteurs, j'ai choisi non seulement de varier les narrateurs, mais aussi de travailler sur deux niveaux narratifs: le récit au passé, à la première personne, est entrecoupé de passages qui sont les moments forts de l'histoire et qui sont écrits, eux, au présent, à la troisième personne et indiqués par des italiques.

En conclusion, je dirais que mon regard a été à la fois distancié et proche, car le sentiment d'empathie qui m'avait saisie à l'écoute du récit de Selajdin ne m'a jamais quittée au moment d'écrire. Il nous est même arrivé, à l'évocation de l'un ou l'autre passage, de nous demander très sérieusement lequel d'entre nous en avait eu l'idée!

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