Trois questions à Asa Lanova
Janine Massard sur La Gazelle tartare d’Asa Lanova
En vous lisant, on sent chez vous un besoin d'aller au-delà de la réalité qui s'offre à vous, comme si vous étiez en perpétuelle cavale de vous-même. Dans quelle mesure est-ce encore aussi impérieux, aujourd'hui?
La fuite a toujours été pour moi le moyen de m'évader d'une réalité pour laquelle, enfant, puis adolescente, je ne me sentais pas armée. Elle demeure aujourd'hui une tentation presque permanente et que, malgré l'envol du temps, je ne suis pas toujours à même de dominer. C'est étroitement mêlé à une peur de vivre les événements pourtant bénéfiques qui s'offrent à moi, qu'ils soient du domaine affectif ou professionnel, comme si je craignais de ne pouvoir les assumer. Doute de soi, besoin excessif de solitude - qui est une autre forme de fuite -, peur de n'être pas à la hauteur? Peut-être tout cela à la fois. Ainsi, depuis mon adolescence, ai-je refusé, ou me suis éloignée de ce à quoi, cependant, j'aspirais le plus intensément. Il s'ensuivait une grande souffrance, mais aussi, une sorte de volupté d'avoir ainsi choisi une forme de liberté. Je m'interroge aujourd'hui encore sur ce qui est devenu une sorte d'automatisme quasi insurmontable, tout en ayant pris conscience que j'ai laissé échapper aussi bien ma chance dans le domaine artistique que dans celui du cœur. Il m'arrive d'éprouver pour moi une espèce de révolte à l'égard d'un comportement qui ressemble à de la lâcheté, mais une lâcheté qui, paradoxalement, m'a permis de me construire une autre destinée que celle qui s'ouvrait à moi, souvent brillante, et absurdement refusée. Et même si, regardant à présent en arrière, une blessure se rouvre au plus profond de mon cœur, j'ai la conviction que les échecs dont j'ai été responsable pour la plupart, m'ont permis d'accéder à une évolution qui se nourrit au dur, à l'humble labeur qu'est pour moi l'écriture, ainsi qu'à une quête du sacré étroitement liée à la nature.
En relation avec la question précédente, il y a l'impératif de la destruction, comme si vous deviez chaque jour mourir pour renaître. Est-ce un moyen d'aller plus haut et plus loin?
En relation étroite avec la fuite, j'ai toujours considéré qu'il n'y a pas d'évolution sans destruction préalable. Il ne s'agit en aucun cas d'autodestruction, mais d'une nécessité, pour aller plus loin, de quotidiennement brûler ce qui est en moi, ou que je tente de créer, afin qu'en renaisse une forme de dépassement, de transcendance. Je ne conçois la création, quelle qu'elle soit, sans une remise en question qui ne peut s'accomplir sans cette destruction, de même que la beauté, quelle qu'elle soit elle aussi, ne peut s'acquérir sans des passages dans la disgrâce. Comme le pire des désespoirs engendre la joie, la destruction n'est autre que l'espèce de combustion d'où jaillit le renouveau. Le refus de l'acquis, des convictions sans remise en question, d'une complaisance demeurera à jamais ma quête. Quant aux certitudes, dans quelque domaine que ce soit, au réalisme sans ouverture sur l'idéalisme et le rêve, ils ne sont pour moi que stérilité, mort prématurée.
Ce qui frappe aussi c'est le constant recours à un monde proche et invisible. Quelle est l'importance de l'ésotérisme dans votre vie et dans votre œuvre?
Si ce qu'on nomme la réalité m'a toujours été étranger, le surnaturel - qui n'est autre, en fait, qu'une extrême réalité -, m'est familier depuis l'enfance. Savoir non seulement regarder, mais voir ce qu'on ne peut déceler qu'en étroite symbiose avec la nature. Parvenir à interpréter les signes, à déceler les avertissements de l'univers, à se fondre dans les Forces vives qui le régissent et sont en nous à l'état latent ou non. Ce sont ces Forces auxquelles je me raccroche au fil des jours, celles qui, depuis toujours, et dans les pires moments de mon existence, m'ont permis de survivre. Je n'ai jamais cessé d'entretenir avec ce qu'on nomme le surnaturel, des rapports permanents qui nourrissent aussi bien mon corps que mon âme, et sont en quelque sorte le levain de mon écriture, son essence. C'est pourquoi je ne crois pas à la mort, mais, sous forme de multiples métamorphoses, à une pérennité chargée de manifestations qui, au prix d'une extrême attention, nous relient avec le sacré. Le sacré, omniprésent autour de nous, et dont l'interprétation de ses signes, à la fois entretient mes doutes sur moi-même et sur l'écriture, mais me sauve du renoncement, de l'abdication. Dans le cri d'un oiseau - l'oiseau étant pour moi un oracle -, le regard d'une bête, la fausse froideur d'une pierre, l'écorce de l'arbre qui transmet l'énergie, je trouve de quoi surmonter cette peur de vivre qui est aussi bien la gangrène de l'âme dont quotidiennement je suis la proie, que la germination qui, par moments, m'accorde la grâce de l'écriture. Détruire pour renaître, se déchirer pour atteindre l'exaltation.