Tropique poing levé
Claudine Gaetzi sur Tropique poing levé de Laurent Enet
Lire Tropique poing levé, le premier livre de Laurent Enet, rédigé en prose poétique, c’est pénétrer dans un espace aux dimensions fluctuantes, tantôt étroit et difficile d’accès, tantôt étendu à perte de vue. C’est aussi éprouver les particularités d’une temporalité où passé et futur paraissent pris dans un mouvement perpétuel, qui se présente comme une ouverture ou se referme comme un piège. Il s’agit d’un voyage à travers des territoires dont souvent l’espace semble moins géographique que mental, mais ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’un voyage imaginaire. Ce périple invite à un autre mode d’appréhension de la réalité et ouvre à une autre manière d’envisager le récit.
Dans ce recueil, il est question de royaumes dont l’existence remplissait d’espoir, car là-bas le bonheur était promis. Ils étaient apparemment nombreux, avant de disparaître, pour la plupart. Ceux qui sont restés sont difficiles d’accès et y séjourner est risqué. Leurs frontières sont instables, de telle sorte qu’on ne peut les localiser. Sont-ils réels ? Souvent, le narrateur transforme ses descriptions en questionnement, faisant du doute une rhétorique :
Seuls demeurèrent, coincés sous l’horizon, quelques lieux lointains, négligés de l’Histoire. On avait cru les connaître. On les avait rêvés.
Mais avaient-ils seulement existé ?…
Toutefois, tout en questionnant, le narrateur construit une histoire, avec un sens aigu du suspens : quêtes, prophéties, voyages, espoirs des populations exclues des royaumes, aléas dont sont victimes les habitants des royaumes et leurs visiteurs, révoltes, guerres, apparition d’un prince, tous ces éléments sont structurés de manière cohérente. La première partie, elle-même subdivisée en sous-parties composées de brefs chapitres s’apparente à une chronique historique. La seconde partie, subdivisée de la même manière, emprunte aux codes du récit ou du guide de voyage. Les deux parties sont traversées d’éléments qui relèvent d’autres genres littéraires, comme le conte, la fable politique, l’étude anthropologique et la réflexion philosophique, sans que la cohérence du ton soit rompue, ni que le récit se perde en digressions. Le narrateur donne l’illusion d’une neutralité et d’une objectivité quasi scientifique, tout en recourant à un langage subtilement métaphorique.
Si ces royaumes quasi inaccessibles, et peut-être seulement imaginaires, sont fascinants et très intrigants, l’identité du narrateur l’est encore davantage. Il semble être à la fois extérieur à ce qu’il décrit et l’avoir vécu de l’intérieur, durant des centaines d’années. De la même manière que ces royaumes ont des frontières incertaines, qu’ils échappent aux lois ordinaires de la physique, le narrateur ne se laisse pas circonscrire. Il semble ne jamais mourir, ou du moins jouir d’une longévité exceptionnelle. Du passé au futur, son savoir s’étend sur les habitants des royaumes, sur ceux qui en sont exclus, sur les voyageurs qui s’y rendent, qui s’y perdent ou qui en reviennent. Néanmoins, cette prodigieuse omniscience lui sert avant tout à créer un univers où règne l’incertitude. Au cours de son récit, il recourt souvent au conditionnel. Il égrène les questions : « Qu’y avait-il vraiment de l’autre côté ? » « Comment sortir du doute ? » « Que fallait-il comprendre ? » « Était-ce bien cela qu’on désirait ? » « Mais de quel bonheur, de quel amour s’agissait-il au juste ? »
La question de l’identité est centrale. Le narrateur ne révèle pas qui il est, ni d’où il parle. Il recourt au pronom on, qui est neutre et peut être singulier ou pluriel. Cela lui permet de rester indéfini. Il semble rapporter des discours qu’il aurait entendus, sans qu’on puisse connaître ses sources. Les personnages qu’il décrit, et dans lesquels il s’inclut peut-être, sont difficiles à cerner :
Dans un même être on trouvait plusieurs mondes, des hommes distincts et dissemblables, qui s’ignoraient et se contredisaient. On ne savait plus trop qui on était. Les êtres d’exception seuls parvenaient à l’unité.
Chaque jour, on s’inventait des vie, que l’on critiquait en public, on produisait des discours. La réforme était permanente.
Quand un voyageur « se retrouve un jour » dans un royaume, le temps et l’espace obéissent à des critères imprévisibles. Pour se déplacer, le voyageur doit apprendre à raisonner différemment. Sur les cartes de géographies, on ne peut se fier aux unités de mesures, elles varient inopinément. Sans parler des points cardinaux, qui sont subitement déplacés par le prince régnant. Même les rapports avec autrui sont difficiles, obéissant à des codes qui semblent révéler les traumatismes dus à un régime dictatorial. Changer sans cesse d’attitude, de visage, de discours, « inventer, se faire autre que soi-même » est la stratégie qui permet de survivre. Cela comporte un coût humain, et à nouveau l’identité est mise en question : « Et puis, sait-on toujours bien qui l’on est ? »
Tropique poing levé, le titre du recueil invite à penser à la fois à l’espace et au temps, sur un mode cyclique, puisque un tropique représente l’un des deux cercles de la sphère terrestre parallèle à l’équateur, qui correspondent au passage du Soleil au zénith, à chacun des solstices. Quant au poing levé, il est le symbole de l’insurrection. Depuis les années 1930, en Europe, il est signe d’appartenance à la gauche, par opposition au bras tendu des fascistes, et si ce geste a existé auparavant et s’il s’est ensuite pérennisé dans différents contextes, il a toujours gardé cette valeur d’insoumission et de solidarité. On pourrait ainsi interpréter ce livre comme une description lyrique des régimes communistes qui, au cours du temps, ont été instaurés dans différents « royaumes » et dont les idéaux se sont désagrégés.
Cependant, ce serait réducteur de s’en tenir à cette interprétation. Grâce à l’imaginaire foisonnant et l’invention poétique dont fait preuve Laurent Enet, ce récit peut aussi être perçu comme un voyage intérieur, à travers nos doutes, nos espoirs, nos aspirations à un monde différent.