Un amour clandestin à la campagne

Giulietta Mottini sur Un été à M. de Robin Corminboeuf

Né dans la Broye fribourgeoise et issu d’une famille d’agriculteurs, Robin Cominboeuf a suivi un apprentissage en décoration d’intérieur puis un cursus universitaire en sociologie à Lausanne et Londres, avant de devenir rédacteur en chef du magazine 360°. Un été à M., paru chez Paulette éditrice dans la collection Gratteculs, consacrée aux écrits liés aux thématiques LGBTQIA+, est son premier roman.

Alors qu’il est dans le train en direction de chez ses parents, le narrateur, désormais adulte, apprend la mort de K. dont il n’a plus entendu parler depuis quinze ans. Cette nouvelle le replonge brutalement dans les souvenirs de son adolescence et les moments qu’il a partagés à l’époque avec K. Aux côtés du narrateur, on retraverse ainsi l’été de ses dix-sept ans dans la campagne suisse, entre travail à la ferme, service de nuit à la station-service du coin et son idylle avec K., un jeune homme qu’il a rencontré en ligne et avec lequel il vit un amour défendu – son tout premier amour.

Le texte est ponctué de belles scènes d’intimité entre le narrateur et K. qui, en toute discrétion, vient le chercher en scooter pour aller au cinéma, boire un verre ou passer du temps dans ce qui constituera leur cabane : « Je sens le contact brûlant de ses bras, ses poils sous ma main, ses poils dans ma bouche. Je reconnais son haleine, découverte au cinéma, et son corps tout entier qui se meut autour de moi, sur moi, sous moi. […] Dans ma tête, je veux consigner une carte mentale des marques parfaites essaimées par les grains de beauté sur sa peau. Dehors, le tonnerre explose. Je devine une nouvelle dimension à l’odeur de sa sueur et me retrouve ébloui, aveuglé par le plaisir. »

Sauf que cet amour, le narrateur ne peut s’y abandonner complètement, encore moins le vivre au grand jour. Il s'efforce « d’éduquer son corps », de draguer des filles de son âge, pour faire comme ses amis, et de « stocker suffisamment de souvenirs avec K. pour les exploiter ailleurs ». Malgré cela, sans surprise, avec les femmes qu’il rencontre : « L’amour ne se fait pas. »

Dans ce récit à l’atmosphère douce-amère, l’auteur parvient à nous dépeindre la peur et la honte que ressent le narrateur à vivre un amour homosexuel clandestin ainsi que la douleur et la tristesse qu’il éprouve à ne pas pouvoir partager avec ses proches cette rencontre pourtant si importante pour lui. Par ailleurs, la narration se déroulant au cœur d’une exploitation agricole, les lecteur·ices plongent dans la vie de ses parents qui sont cultivateur·ices de tabac : le réveil à l’aube, la gestion des ouvriers venus de l’étranger pour la saison, les gestes répétitifs dans les champs, la comptabilité tenue par la mère. On assiste à un quotidien structuré et exigeant que transpercent régulièrement des moments de tendresse et de légèreté : « [Le père] aime répéter qu’il n’a pas d’horaire et pas de patron. Ou plutôt il a des patrons, “quatre : les saisons”, et une timbreuse à lui, le soleil, qui impose son rythme ».

En plus de nous transmettre une histoire précieuse à découvrir, le texte décrit de nombreux instants qui sont comme des percées de lumière sur les difficultés de la vie à la campagne. On regrette toutefois la cadence trop monotone du récit. On aurait aimé assister à plus de variations : des mouvements d’accélération, de ralentissement, des arrêts plus brutaux ou au contraire de longs étirements. Ceci se répercute également sur le rythme interne de certaines phrases qu’on a l’impression de sentir claudiquer, ce qui empêche d’en saisir le sens à la première lecture. Par exemple : « À dix-sept ans, cela fait déjà plusieurs années que j’écris à des garçons, en ligne. » La dernière virgule coupe l’élan de la phrase et pousse à s’arrêter sur l’élément « en ligne » qu’on associe d’abord aux lignes des champs de tabac dont il est question quelques pages auparavant, avant de comprendre en lisant la suite qu’il est question de rencontres sur internet ; peut-être le double-sens est-il voulu. En outre, le texte aurait également gagné à être allégé de certaines redondances ou explicitations, comme lorsque le narrateur répond « ok » à l’invitation de K. et qu’il est répété plus loin « J’ai accepté la suggestion de K. » alors que ceci nous avait déjà été révélé une page avant : « Curieusement, j’ai accepté pour K. ».

Malgré cela, on retient des moments d’émotion, notamment liés à la cabane ou aux réflexions du jeune adolescent : « Je pars marcher entre les maisons, tends l’oreille. Rien d’autre que le silence des gens assoupis. J’aime croire que je peux capter leurs rêves. Qu’est-ce qui se cache derrière leurs paupières ? Je frémis à l’idée que mes songes puissent être lus par d’autres. » La répétition du motif « partir m’a sauvé » et ses déclinaisons dans le texte sont réussies et poignantes – quoiqu’il n’eût peut-être pas été nécessaire de reprendre explicitement ce thème pour clore le texte.

Finalement, on soulignera la toute première phrase du récit : « J’ai quitté M. à 18 ans. » qui instaure d’emblée une ambiguïté et une continuité intéressante entre la fin de l’adolescence du narrateur à la campagne et celle de son premier amour.

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