Un monde qui s’effrite

Lou van Nijen sur Calcaires d’Antoine Rubin

Après Mémoires d’une forêt, Antoine Rubin continue son exploration de la marginalité et du vivre autrement avec Calcaires, où l’auteur s’intéresse à trois lieux altérés par l’exploitation humaine, reliés par un point commun : le calcaire.
Lorsqu’il apprend l’existence de la première ZAD (zone à défendre) de Suisse, le narrateur, un jeune homme au prénom inconnu – si ce n’est Ours, le surnom qu’il s’est choisi –, décide de rejoindre la cause. Située au sommet du Montoux, la collectivité vise à empêcher l’agrandissement d’une carrière de ciment qui détruit graduellement la montagne, entraînant la disparition d’espèces animales et végétales. Accueilli par la bande de militant·es sur place, Ours rejoint ses rangs et endure, avec ses compagnons de fortune, les nuits glaciales dans une fermette mal isolée, les repas peu appétissants servis dans de la vaisselle sale et la cohabitation rapprochée avec des inconnu·es ; tout cela dans l’espoir de faire barrage à l’exploitation d’un lieu symbolique de la région, et pourtant si peu défendu par les autorités. Car face à l’utilisation massive du béton dans la construction, même une montagne ne pèse pas lourd :

Le béton […], en quelques décennies d’urbanisme, était devenu omniprésent. Il bouffait le paysage comme jamais, et sa couleur grise n’avait d’égal que le ciel de novembre d’une banlieue zurichoise. Il apparaissait comme le symbole d’une laideur contemporaine, la terre cimentée, les racines et les vers figés à jamais dans la prise rapide entre deux fers. Modèle de standardisation et promesse d’expansion infinie dans un monde plus que fini, boulotté jusqu’au trognon.

Les zadistes rallient graduellement les médias à leur cause, cependant rien n’est gagné. Après tout, « c’est l’anthropocène voyez-vous, c’est l’ère des hommes ». Les militant·es écologistes n’ont qu’à bien se tenir. « Nous oublions facilement ce que nous devons à la montagne », rappelle Antoine Rubin. Matière vivante, elle est un écosystème qui héberge la faune et la flore et évolue au fil des âges – pas seulement un bloc de pierre.
Cette réflexion s’étend à la matière inanimée au sens large. Abandonnant la ZAD pour Bienne, le narrateur se replonge dans ses souvenirs d’adolescence, où, avec une dizaine d’ami·es, ils et elles ont squatté une maison laissée à l’abandon, « un gros fantôme de bicoque dont on sentait bien qu’elle avait vu passer les années ». Si le propriétaire s’avère d’abord réticent, il finit par accepter que cette joyeuse bande s’établisse dans cette propriété dont il n’a pas l’utilité. « On voulait habiter le monde autrement », explique le narrateur. Et si, l’espace de quelques pages, on se prend imaginer une fin heureuse pour cette bâtisse et ses habitante·s qui font vivre le quartier en proposant des concerts et en accueillant des sans-abris, la réalité prend vite le pas sur le rêve. Le propriétaire ayant besoin de liquidités, il vend, à regret, l’ancienne maison de ses parents à une compagnie d’assurances qui rasera le tout pour construire un immeuble sans âme :

Un samedi d’octobre, il n’y avait plus rien. La maison était rasée et la cave comblée. […] Puis c’est l’herbe qui y est passée. Enfin, quand je dis l’herbe, c’est plutôt la surface d’humus jusqu’au calcaire avec dedans tout ce qui pouvait bien y vivre. Le sol a été mis dans une benne en métal et au bout d’un moment, […] le camion toupie a fini par arriver. Il a dégueulé tout son béton dans la fosse et c’est ainsi qu’invariablement, aujourd’hui, on bâtit des fondations.

L’exploitation de la montagne ne s’arrête pas à sa défiguration pour en extraire les précieuses matières premières. Après avoir lutté contre le forage de la colline du Montoux, le narrateur prend connaissance d’un projet d’enfouissement de déchets nucléaires dans le Jura, sa région natale. L’entreprise, plus discrète que la création d’une carrière de calcaire, est pourtant bien plus dangereuse :

On allait enfouir dans la chaîne du Jura la matière la plus dangereuse jamais créée sur terre. On allait enterrer de l’uranium enrichi, du plutonium et des sous-produits de fission dans la roche mère de mon foyer. Au plus profond du calcaire, on allait préparer l’humanité à faire face à sa propre éternité.

En quête de réponses, le narrateur s’envole cette fois-ci pour Uranium City, un hameau perdu du Saskatchewan, au Canada. Bien que possédant un taux de radiation aussi élevé que Tchernobyl, le lieu ne jouit pas de la même notoriété. Située aux confins de la forêt boréale, à proximité d’anciennes mines d’uranium laissées à l’abandon, la ville fantôme accueille encore une trentaine d’âmes qui endurent le froid polaire et l’isolement. Lorsque le narrateur arrive sur place avec l’intention de mieux comprendre le destin qui relie cet endroit à son Jura natal, il constatera surtout que le vivant finit toujours par reprendre ses droits :

Oui, je dois dire que j’éprouve un plaisir coupable à voir ces maisons se faire ravaler par la forêt. Tout comme je me réjouis secrètement en la voyant reconquérir le sol par grappes.

C’est sur une note d’espoir que s’achève le récit de route de notre narrateur. Car si, en tant qu’êtres humains aveuglés par la surconsommation, « nous creusons la montagne pour enfouir nos yeux et ne plus rien savoir », le non-humain pourrait bien se révéler notre dernier refuge. En accueillant nos déchets nucléaires, « [c]’est le fond d’une mer disparue qui nous offrira asile et protection. Argile opaline, c’est son nom ». Quant à la forêt qui repousse, à Uranium City et ailleurs, elle signifie que « nous sommes de retour chez nous, dans le milieu d’origine de notre espèce que la forêt a façonné pendant des milliers d’années. La forêt qui revient, c’est le retour d’un abri originel, la sensation réconfortante de rentrer à la maison. »

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