«Cartographie du souvenir»: Un pas de côté
Anne-Lise Delacrétaz sur Manifeste incertain 8 de Frédéric Pajak
La couverture du huitième tome du Manifeste incertain ne reproduit pas un dessin à l’encre de Chine comme les sept précédents, mais un collage abstrait relevant d’une technique à laquelle Frédéric Pajak ne nous a guère habitués. Il en décrit lui-même le procédé, qui le déconcerte et le stimule à la fois: «Je ne dessine plus. Je fais des collages. Sur du papier de riz, je peins des signes à l’encre noire et rouge, des lignes, des courbes, des croix, que je déchire avant d’en recoller les lambeaux en une chorégraphie spontanée, néanmoins composée. Destruction et recomposition. Ces signes sont-ils chinois? Japonais? Sont-ils des hiéroglyphes? Pour le moins c’est un salut aux écritures, une façon de réparer le secret des mots.»
Quant au titre, Cartographie du souvenir, il ne correspond que partiellement à la table des matières, dont on pourrait dire qu’elle est aussi une «chorégraphie spontanée, néanmoins composée» de chapitres très différents les uns des autres sur le fond autant que dans la forme – on compte notamment une vingtaine de collages pour illustrer un voyage en Chine.
C’est que Frédéric Pajak renouvelle non seulement son style graphique mais aussi, plus discrètement, son approche des différents genres littéraires entre lesquels il circule avec souplesse depuis toujours. Il fait un pas de côté, pour reprendre sa propre expression. Dans «Un mauvais souvenir», par exemple, il donne un récit autobiographique légèrement falsifié, revenant sur les relations tragi-comiques d’un narrateur qui lui ressemble (en jeune, en pire et armé d’un pistolet) avec son beau-père, tyran domestique et requin de l’immobilier vaudois, dangereusement versé dans la magie noire.
Avec «Tableaux du temps qui passe», il compose un anti-récit de voyage qui s’ouvre ironiquement sur le «Heureux qui comme Ulysse…» de Du Bellay (et de Brassens). Il y superpose un séjour dans la Chine communiste de 1982 et un périple erratique le conduisant, entre l’automne 2018 et l’hiver 2019, de la Chine contemporaine, «à la fois maoïste et américaine», à l’île de Taïwan en passant par le Paris des Gilets jaunes, Francfort, Bâle, Lausanne et Toulouse. Les deux évocations, qui se perdent dans de tristes chambres d’hôtel, sont entrecoupées d’un hommage succinct à Cesare Pavese, figure tutélaire de l’auteur, et à l’inactuel poète René Guy Cadou.
Sous le titre paradoxal de «Tout est possible», Pajak écrit un pamphlet mélancolique et écœuré contre la France d’aujourd’hui, faisant sien le constat de Georges Darien, écrivain anarchiste qu’il arrache à l’oubli: «J’ai vu la misère dans bien des pays. Elle ne m’a jamais, nulle part, semblé plus atroce qu’en France.» Le narrateur quitte la capitale et son quartier du IXe arrondissement aux rues «vérolées de boutiques de téléphonie et de magasins pour enfants gâtés»: «Je vis dans ce qu’on appelle la province. […] La vie est fragile, certes, mais elle trouve ici une solidité inédite. Je respire. Et puis le soleil, et puis le vent.» Ce chapitre, qui épilogue sur la mort des villes, en particulier celle du vieux Paris, est accompagné de quatre ciels noirs d’étoiles, selon le principe fertile du décalage entre le texte et le dessin, que Pajak privilégie: «Le dessin? Il est l’ennemi juré de l’écriture. Ce sont deux langages irréconciliables.»
Renouant avec la biographie, genre dont il s’empare souvent, notamment dans le tome 5 du Manifeste incertain consacré à Van Gogh ou dans le 7 qui entremêle les destins de Marina Tsvetaieva et d’Emily Dickinson, il convoque brièvement Ernest Renan, dont «Le renégat de Saint-Sulpice» retrace le passage malheureux au séminaire. Il s’attarde plus longuement sur la vie de Paul Léautaud, dont il cite, paraphrase et plagie le journal avec une habileté qui donne le vertige. «Au nom de la mère» décortique l’attachement ambivalent de l’écrivain asocial et égotiste à sa mère absente, une comédienne qui épousera à Genève un Oltramare mieux né qu’elle. «Le portrait raté» analyse l’attitude perverse de Léautaud posant pour Matisse: «En vérité, il ne refuse pas de se faire portraiturer, car ce qu’il aime surtout, c’est critiquer l’effort du portraitiste et se moquer de son résultat.»
Enfin, on peut reconnaître un pastiche de Corinna Bille, peut-être, ou de Ramuz dans «Stella», dont l’héroïne éponyme, une jeune fromagère muette qui intrigue et fascine le narrateur, disparaît mystérieusement dans les Préalpes suisses après avoir provoqué involontairement un accident mortel de télécabine et tenté d’étrangler en toute détermination son fiancé.
La cohérence de cette «Cartographie du souvenir» décalée tient à la présence affirmée et constante d’un narrateur qui «recolle les lambeaux» de sa vie déchirée aussi bien dans les décennies sombres que dans les décennies fastes. Au jeune père de famille et à l’artiste qui se croit maudit appartiennent les errances éthyliques au cœur de la campagne vaudoise, la misanthropie et le goût de l’anarchie. La maturité apporte à l’écrivain désormais confirmé la méfiance envers les idéologies, quelles qu’elles soient, le désenchantement, la lucidité et le sens de l’autodérision: «En dédaignant la société comme je le fais, je deviens amer. Amer, je deviens sentencieux. J’écris donc de désolantes sentences. Dieu merci, le matin j’en rature le plus possible, en ironisant sur le moralisateur qui s’agite en moi.» Rare sous la plume de Pajak, l’humour, noir forcément, est un antidote à l’immense solitude, à la mélancolie, aux blessures. A lire dans un grand éclat de rire, l’explosion, plutôt que la chute, du «Cadeau», nouvelle dans laquelle le coupé Ford Mustang de «Fred», customisée en rose vif par Béatrice, une garagiste «plantureuse et sexy, toujours vêtue dans des tons rouges et mauves, les paupières badigeonnés de fard», et son mécano, le fort bien prénommé Ragazzo, qui «se gratte les couilles sous sa salopette», se disloque au premier coup d’accélérateur: «L’aile gauche et la moitié du capot s’arrachèrent d’un coup, lâchant en l’air des filaments écarlates. C’était un sacré spectacle que de voir cette chose monstrueuse comme barbouillée de framboise écrasée. […] Nous sortîmes du garage complètement abattus, sans dire un mot. La nuit tombait. Je remis mes lunettes de soleil.»
Les emblèmes triviaux et dérisoires de la force et de la puissance que sont la voiture dans «Le cadeau» et le Berretta semi-automatique, modèle 951 dans «Mauvais souvenir» s’autodétruisent de manière grotesque. Le «secret des mots», en revanche, que réparent, selon Pajak, les «signes à l’encre noire et rouge», abstraits ou figuratifs, gardent leur pouvoir salvateur – même s’il reste fragile et toujours menacé: «Publier, c’est un acte de bravoure aussi égoïste que généreux. Chaque mot publié met en danger tous les autres, comme dans un jeu de Mikado.»
Ce huitième tome devrait être l’avant-dernier du Manifeste incertain, qui paraît au rythme régulier d’un volume par année depuis 2012. Il est insolite et éclectique comme un précieux hors-série, grâce à de très beaux dessins du Lausanne des années 1970 et 1980, entre autres: Lausanne, une jeunesse, pour reprendre un titre ancien de Pajak.