Un road trip féministe et optimiste

Léodie Mancini sur Falcata de Marlène Mauris

Avec Falcata, l’écrivaine valaisanne Marlène Mauris signe son deuxième roman, après le succès remarqué d’Escarpées. Elle nous entraîne cette fois dans un road trip singulier, celui d’une femme en quête d’intériorité. Fuyant à la fois son état de santé fragile et une existence étriquée, l’héroïne, aussi cynique que sensible, sauvage et attachante, enfourche sa Falcata, une petite moto rapide et agile, et prend la route des Alpes direction le sud de la France. Ce voyage sera pour cette protagoniste riche en contradictions l’occasion de retrouver ce qu’elle a perdu : elle-même.

Avec ce roman, Marlène Mauris reprend le genre du récit d’aventure en lui insufflant une dimension féministe. Elle y aborde des thèmes rarement explorés dans ce genre comme la maternité, la prostitution, le poids de la religion ou encore la santé féminine. Le livre traite notamment des troubles gynécologiques, et plus particulièrement de l’endométriose, une maladie chronique et inflammatoire qui touche près de 10 % des femmes dans le monde. Marlène Mauris en parle avec sensibilité, en dénonçant une médecine froide et distante, qui réduit trop souvent les patientes à leur fonction reproductrice. Le corps féminin y devient un terrain à charcuter, à recoudre, à corriger, perdant toute valeur dès qu’il ne peut plus enfanter. Face à ce système, l’autrice fait entendre la voix d’une femme qui tente de dépasser le silence et la stigmatisation autour de cette maladie.

Nullipare.
Il n’y a que les gynécologues et les agriculteurs pour parler comme ça. Nullipare. Au début du rapport médical qui le mentionne, elle ne retient que « nulle ». Zéro. Étymologiquement, c’est bien ça. N’ayant eu nulle portée. Ce n’est même pas qu’elle n’a pas d’enfant, elle a zéro enfant. Le reste du document contient des informations bien plus importantes, mais elle ne parvient pas à passer au-delà de cette sentence. Nulle.
Au début, elle se sent comme ces vaches classées selon leur incapacité à produire, à se reproduire. Elle comprend qu’elle n’est qu’un bout de viande, pas même capable d’une quelconque lactation. Et même, la bidoche est trop vieille pour représenter le moindre intérêt. Bonne pour l’abattoir, en somme, et à jeter dans les déchets carnés. Un beau feu en perspective. Un peu odorant, certes, mais chaleureux. (p.14)

Le récit explore la puissance de la sororité. L’héroïne fait la rencontre de femmes très diverses, avec lesquelles elle tisse des liens profonds qui lui permettront d’évoluer. De l’ancienne prostituée à la mère au foyer, en passant par une nonne, ces portraits variés composent un panorama contrasté de l’expérience féminine, faisant émerger des interrogations sur les injonctions sociales, le désir ou la résilience. Dans ses dialogues, l’autrice dépeint les instants de complicité et de soutien entre ces personnages, donnant au roman une dimension à la fois intime et universelle.

« Ça fait un moment que les Anglais ont rendu les armes…
– On a le même âge, non ? Tu ne les as plus ?
– J’ai une de ces saletés, tu sais, de celles dont on ne parle pas. Alors pour résumer, non, je ne les ai plus.
– Je vois. Et toi, tu veux en parler ?
– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Bref, c’est la vie.
– Je te vois te tordre, là. Je t’ai dit, on ne laisse pas les femmes dehors ici. Mais on ne les laisse pas seules à l’intérieur d’elles-mêmes non plus. » (p. 87)

                         *

« […] Plus tard, tu aimerais que je te couvre ?
– Que tu me couvres ?
– Tes cicatrices, je peux les couvrir. Je peux les transmuer en ce que tu veux, leur donner une nouvelle vie, te faire sentir majestueuse, en les faisant devenir le symbole que tu souhaites.
– Je ne crois pas non.
– T’as peur des aiguilles ?
– Non, je n’ai pas peur. Mais je ne crois pas que je sois prête à un acte aussi définitif. Je n’ai jamais eu envie de ça, marquer ma peau.
– Il ne te reste alors qu’une seule option pour tes cicatrices.
– Laquelle ?
– Les aimer. »
(p. 225)

Le voyage est aussi le lieu privilégié de la méditation. Le style très descriptif de Marlène Mauris confère au road trip une dimension contemplative. Portée par la puissance des paysages, l’héroïne sera amenée à se demander ce que signifie réellement partir lorsque l’on est seul·e, sans autre bagage que soi-même.

Depuis quelques jours, au fil de sa conduite désordonnée, les termes d’Einsamkeit et d’Allensein se battaient en duel dans sa tête. Einsam – keit, Allein- sein. Comment définir la solitude : être solitaire ou être seul ? Être à l’écart ou s’isoler ? La condition ou l’état ? La notion d’ostracisation, dictée par les autres confrontée à celle d’un choix personnel, la bouleversait. Peut-on se sentir en marge, alors même que l’on est entourée ? Peut-on se sentir en marge dans le foisonnement en vivant indépendamment ? Elle traversait depuis des jours ce désert de pierres, d’épines et de questions. Parfois, un champ de fleurs des prés ponctuait de jaune, de bleu et de pourpre son horizon. (p. 101)

L’autrice insuffle également une dimension comique à son récit, notamment à travers ses dialogues explosifs qui révèlent des personnages hauts en couleur. Le rire apporte une dose de légèreté, qui vient ainsi contraster avec les moments de fragilité.

« Bonjour madame !
– ‘jour.
– Je suis sur la terrasse.
– Tant mieux pour vous.
– Euh…j’aimerais bien vous commander une boisson, s’il vous plait !
– Et moi, j’aimerais gagner trente millions d’euros.
– Ah. »
Un long silence s’invite, avant qu’Éléonore ne demande : « Vous êtes fermée ?
– J’ai une tête à être fermée ? rétorque la dame, toujours concentrée sur les billets de Bingo qu’elle gratte indolemment, mais consciencieusement, les uns après les autres.
– Je ne sais pas, je ne la vois pas, votre tête… »
(p. 112)

La force du roman réside dans sa capacité à nous surprendre à chaque page, que ce soit par une rencontre, un lieu ou une conversation. Cependant, cette richesse narrative présente aussi certaines limites. Le récit abonde en « hasards heureux », où chaque rencontre semble trop parfaitement taillée pour aider l’héroïne à franchir une étape ou résoudre une difficulté. Cette construction, si elle donne au roman une fluidité et une dynamique plaisantes, le rapproche davantage du conte initiatique que d’un récit de voyage réaliste.
Ce roman s’inscrit pleinement dans le courant de la littérature « feel good », un genre très en vogue qui privilégie la légèreté, l’optimisme et le bien-être des lecteur.ices. Bien sûr, cette tonalité ne séduira pas celles et ceux qui affectionnent davantage les récits sombres, tourmentés ou dramatiques, mais les amateur.ices du genre y trouveront sans aucun doute leur bonheur. Falcata apparaît ainsi comme une lecture idéale pour celles et ceux qui souhaitent découvrir un conte féministe optimiste où l’amour de soi et la liberté se vivent avec simplicité.

NB: Cette critique a été écrite dans le cadre du stage du programme de spécialisation en littératures comparées du Master ès lettres de l’Université de Lausanne, après une formation à la critique littéraire dispensée dans le cadre de L'Atelier comparatiste.

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