Un thriller social au cœur de l’histoire suisse
Léodie Mancini sur Dead drop de La Gale
Une intrigue politique palpitante, des énigmes à élucider, un personnage principal hanté par son passé…Avec Dead Drop, la compositrice, rappeuse et comédienne Karine Guignard – alias La Gale – signe un thriller original, à la fois haletant et teinté d’humour, qui nous entraîne dans les méandres de l’histoire suisse.
Au centre du roman, on découvre Raïzo, une dealeuse lausannoise au lourd passé, dont la vie s’organise entre son trafic de cannabis, la promenade de son chien et les visites rendues à sa voisine âgée. Installée illégalement dans les combles d’un immeuble lausannois. Raïzo trouve un fragile équilibre auprès d’une communauté bigarrée composée d’immigré·es, de travailleur·euses précaires et de laissé·es-pour-compte. Mais son quotidien bascule lorsqu’un mystérieux client lui envoie une importante somme d’argent, suivie de messages cryptés. Forcée de suivre les instructions de ce « marionnettiste » aux intentions troubles, Raïzo se lance dans un jeu de piste grandeur nature qui la fera voyager à travers toute la Suisse romande, de la villa-bunker de Gletterens au monastère de La Valsainte à Fribourg, en passant par l’hôtel Beau-Rivage. Un chemin périlleux qui la mènera au cœur de sombres révélations.
L’intrigue politique est truffée de références à des événements peu connus ou méconnus de l’histoire suisse, comme « les enfants de la route », ce projet mené par Pro Juventute visant à placer des enfants yéniches, ou encore la répression des partis de gauche. Elle aborde également d’autres problématiques sociales, telles que la dette étudiante, les violences policières ou encore le rôle de la Suisse dans les accords financiers controversés entre multinationales. Au cours de sa mission, Raïzo sera confrontée aux injustices sociales, à la responsabilité de l’État et des élites dans la condition des plus démuni·es, ainsi qu’aux implications d’une lutte contre le système.
Le monde, tout entier, n’est rien d’autre qu’une grande illusion. Un théâtre. Ceux qui dirigent les marchés, les banques, les multinationales, tiennent les ficelles de notre société non pas pour créer, ni améliorer quoi que ce soit. Ils écrasent. Ils exploitent. Ils jouent avec les vies humaines comme un joueur de tiercé miserait sur un cheval. (p. 206)
Heureusement, l’héroïne n’est pas seule dans cette aventure. Tout au long de sa quête, elle croisera la route de personnes marginales qui l’aideront et la soutiendront dans sa quête. Une prostituée russe, de vieux loubards sortis de prison, un meilleur ami hacker ou encore un militant anti-racisme. Tous incarnent la marge, celleux que le système rejette, incarcère, punit ou surveille – des individus qui, comme Raïzo, ont dû se battre pour trouver leur place. L’autrice dépeint des personnages au grand cœur et au passé difficile, contraints de lutter dans une Suisse pas aussi lisse et accueillante qu’il n'y paraît.
Malgré les thématiques abordées, le récit reste léger grâce à un style vivant, rythmé par des dialogues et des situations comiques. Enchaînant les péripéties toutes plus rocambolesques les unes que les autres, Raïzo et sa bande frôleront à mainte reprise la crise de nerfs, comme dans cette course-poursuite qui ne se passe pas comme prévu.
Je déboule en sueur en haut de l’escalier. On se dirige rapidement vers la porte de la terrasse. On a à peine le temps de mettre un pied à l’extérieur qu’on entend des aboiements. Il doit y avoir trois ou quatre chiens en train de foncer sur nous. Je regarde en direction du bruit, je vois la lumière d’une lampe torche s’agiter et, d’un coup, la silhouette d’un sécu. Le mec fait presque deux mètres et il court très vite.
Je sais pas pourquoi, mais c’est toujours dans ces moments-là qu’il faut qu’une merde s’ajoute au lot quotidien. On arrive devant la voiture de Mathias, mais il trouve plus la clé.
– Tu te fous de ma gueule ?
– Elle est pas dans mes poches non plus !
– Ton sac ! Fouille dans ton sac !
(p. 50)
Avec ses personnages hauts en couleur et ses péripéties, le livre ne manque ni de rebondissements ni de suspense. Toutefois, il séduira sans doute davantage de jeunes lecteurs que des amateur·ices aguerri·es de romans policiers. Bien que l’écriture soit maîtrisée et efficace, l’ensemble reste assez simple dans sa forme comme dans sa construction. L’intrigue est relativement claire, l’action s’installe très vite et les événements s’enchaînent à un rythme soutenu. Les personnages se lient rapidement les uns aux autres sans trop de circonvolutions ni de développements, la priorité étant donnée à l’action.
L’écriture est fluide et accessible, avec un ton volontairement familier et quelques expressions crues, ce qui en fait un roman plutôt destiné à un public adolescent et « young adults ». Les références historiques présentes dans le roman permettront aussi à ce public de se familiariser avec certains épisodes méconnus de l’histoire nationale.
En somme, Dead Drop est un roman à la fois divertissant et original, qui, à travers ses thématiques, offre un éclairage sur la place des marges dans la société suisse. Porté par l’action et l’humour, le récit captive, mais il incite également à une réflexion plus large sur les injustices sociales et le désir de les combattre.
NB: Cette critique a été écrite dans le cadre du stage du programme de spécialisation en littératures comparées du Master ès lettres de l’Université de Lausanne, après une formation à la critique littéraire dispensée dans le cadre de l'Atelier comparatiste.