Une sensation d’instantanéité
Valeria Versari sur Le vrai visage de la pluie de Jonathan Dumani
Dans son premier récit Le vrai visage de la pluie (2024), publié par les éditions La Veilleuse, Jonathan Dumani nous emmène à travers l’Amérique du Sud dans un voyage à la recherche de ses origines. Après avoir effectué son service civil suisse au Brésil sur des projets environnementaux de reforestation et de sensibilisation à la désertification, l’auteur a exploré l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Chili et l’Uruguay, notant ses expériences dans des carnets de voyage, qu’il a retravaillés pour son livre.
La structure du récit reflète l’errance de l’auteur : chaque changement de lieu marque un nouveau chapitre, mais l’ensemble reste libre, désorganisé, comme une succession de souvenirs et d’impressions fugaces. Il n’y a pas de trame linéaire ni de quête à proprement parler. Au contraire, la lecture nous plonge dans une série de fragments alternant prose et poésie, comme si on feuilletait un carnet de voyage où s’entremêlent des petites notes sans verbes, des sensations brutes, les paroles d’une chanson marquante, ou encore des anecdotes mémorables. Dumani joue habilement avec cette nature fragmentée, réussissant à nous faire éprouver une sensation d’instantanéité.
Ce choix stylistique confère à l’œuvre une rare authenticité. On y trouve du portugais, de l’espagnol et du français, des poèmes inspirés des lieux visités, des conversations intégralement retranscrites, ainsi que des monologues intérieurs et des flux de conscience. Les personnages s’enchaînent les uns après les autres, en apportant leurs anecdotes et leurs bizarreries ; leurs chemins croisent celui du voyageur, sans jamais s’y accrocher : « à chacun·e son voyage, avec ses propres bagages et paradoxes, plus ou moins lourd à charrier selon son passé ». Ces rencontres ainsi que la diversité des cultures et des langues enrichissent le récit tout en lui donnant un caractère universel.
Le soleil, omniprésent, joue un rôle majeur, les « jour[s] de plomb » se succèdent. Impitoyable, la chaleur lourde et parfois insoutenable semble accentuer la fragmentation du temps et des souvenirs, en marquant et en ralentissant le cours des heures. Le soleil « martèle les crânes. Les yeux se plissent, le bitume suinte. Ici, il faut attendre. Attendre que le temps passe et qu’avec le temps passe aussi l’attente ». Chaque instant devient alors précieux, renforçant l’impression d’un voyage vécu au présent pur, sans attaches.
Le bruit incessant est aussi un élément-clé dans le récit de Dumani : « Vendredi soir, ambiance électrique. Les lampes à vapeur de sodium éclairent les visages des allées peuplées. Brouhaha constant de voix, de klaxons, de bruits et de moteur. Toute cette effervescence me captive, j’observe ce tableau animé avec joie. » Ces fragments ne constituent pas seulement la structure de l’œuvre ; ils en sont le cœur. Dumani semble vouloir dire que la vie elle-même est composée de fragments – moments éphémères de joie, discussions partagées autour d’un mate sous un soleil écrasant, rencontres qui s’effritent aussi vite qu’elles se forment. La vie, telle qu’il la vit au cours de son périple, se raconte en morceaux disloqués, tout comme le sont les liens humains au cours d’un voyage.
Dumani n’oublie cependant jamais d’où il vient. Conscient de son privilège de Suisse en terre sud-américaine, il aborde ce sujet avec une honnêteté qui ajoute de la profondeur à son récit. Cette lucidité, parfois teintée d’une pointe de crainte, le pousse à admettre qu’il se retrouve parfois dans les aspects les plus banals du tourisme. Dans un « village de backpackers » il se surprend à se reconnaître : « Pire que jamais mais quelle plaie moi aussi j’leur ressemble ». Ce moment de réflexion, où il se confronte à sa propre image, ne constitue pas un instant isolé dans le récit. Cette dimension critique fait partie intégrante de son parcours.
Le vrai visage de la pluie n’est donc pas seulement un carnet de voyage. C’est aussi une exploration introspective où l’écriture devient un moyen de capter l’insaisissable, de retenir l’éphémère, de donner un sens à ce qui est vécu et, sans l’écriture, destiné à être oublié. Dumani réussit à partager son expérience et sa quête, à évoquer ses sensations et livrer avec simplicité ses réflexions philosophiques : « La nuit j’écris, c’est d’ailleurs ici que j’entame réellement ce livre. Une sorte de thérapie. Magnifier les petites choses, s’en nourrir constamment. Croire en nous, à la ritournelle du monde, ses pouls et gestuelles. Fragments et multivers, bribes de vécus. Les faire éclore au grand jour. »
Le titre de l’ouvrage trouve son sens dans ce poème :
Plus d’une fois
je crois avoir perçu
le vrai visage de la pluie
celle qui tombe intarissable
emporte le souffle de voir
le ciel tomber.
Ces vers résonnent comme un écho aux fragments qui jalonnent le récit, rappelant que derrière chaque instant se cache une profondeur insoupçonnée. La pluie devient alors une métaphore de notre vie morcelée, où chaque goutte représente un des moments éphémères qui, accumulés, forment un tout plus vaste. La quête du « vrai visage de la pluie » évoque cette brève révélation de vérité – un éclair de clarté qui disparaît aussi vite qu’il est apparu, à l’image des souvenirs et des rencontres qui se répètent puis s’évanouissent dans le flux du voyage. Dumani nous invite à percevoir le monde avec un esprit d’ouverture, sans jugement, à apprécier les nuances de l’inconnu, en acceptant que ce qui est différent puisse nous révéler quelque chose de nous-mêmes.