Enchantements
Lou van Nijen sur Enchantements d’AA.VV.
À l’occasion de l’édition 2025 du Printemps de la Poésie, des poètes suisses romand·es ont rédigé des poèmes sur les enchantements, le thème de cette année. Et le pluriel est bien de mise, car il existe autant de manières d’enchanter que d’écrire de la poésie.
Dans un 21ème siècle en proie aux conflits globaux, l’enchantement peut représenter un sort pour conjurer le mal qui détruit la planète, déclenche des guerres et sème le mensonge. Inspirée par les racines magiques du Kalevala, une épopée finnoise du XIXe siècle, Laurence Verrey tente d’endormir le monstre de notre « siècle en ruine » par ses vers :

L’état d’indifférence de la société face à la destruction de la planète est une autre forme d’envoûtement qu’explore Vincent Gilloz. Dans Spectacle, il dénonce l’état d’hébétation des consommateur.ices face aux rayons des supermarchés qui s’étalent à l’infini, signe de notre société capitaliste qui n’en finit pas de produire et d’ingurgiter :

Mais l’enchantement peut aussi être synonyme d’émerveillement. Dans Décliné le bruissement du dehors, Mary-Laure Zoss évoque la beauté de la nature qui fascine, de « la saison qui mue », du « trait d’azur des libellules sur l’infusion du bois mort », de « la couleur d’un jour d’arrière-été ». Au bord de la plage, arrivés là comme par magie, des scarabées forment « de joyeuses clartés » et « tentent d’ensorceler / les vestiges d’une épave » dans Épave de Françoise Matthey. La beauté réside dans de petites choses aussi simples qu’un coucher de soleil qu’on aimerait « ne jamais oublier / avant la rosée de la nuit », dans la « lueur dans un buisson ».
Olivier Vonlanthen, lui, s’émerveille de la résistance du vivant qui survit depuis toujours dans des endroits inhospitaliers :

Que serait un recueil de poésie sans l’amour ? Dans un monde de plus en plus incertain, il reste une source d’enchantement inépuisable. C’est l’amour qui nous rappelle la beauté du monde et la possibilité de toute chose, comme le clame, dans Regard-Étincelle, Jonathan Dumani, qui oublie parfois la magie de son existence face à l’âpreté du quotidien avant de se la rappeler dans les yeux de l’être aimé :

L’enchantement est porteur d’espoir : c’est lui qui nous fait tenir dans les moments difficiles où l’espoir nous abandonne. Dans un hôpital où « on peut naître on peut mourir on peut faire les deux » une femme accouche, à la frontière entre la vie et la mort. Au moment où tout semble perdu, « tout se vide jaillit dans un fracas liquide éclabousse » et c’est la vie qui l’emporte, un petit être surgit et « grince comme un dauphin » devant le poète qui n’en revient pas de la fragilité de l’existence (« Étalage », Vincent Gilloz).
L’enchantement est la nostalgie que l’on ressent en tombant sur de vieilles photos et que les souvenirs affluent, nous rappelant l’amour pour nos « tantes qui prennent la pose » et « [l]eurs sourires immortels ». On se voit, enfant, à l’âge où tout était encore possible, et qu’on « dessinai[t] le monde de l’index droit » en rêvant de l’avenir (« Baalbek », La Gale).
L’enchantement est la tristesse aussi, le chagrin du poète désabusé dans tache d’André Petitat qui tente d’« étrangler [s]es vieux fantômes » et change de lit chaque nuit « en laissant de fausses adresses » pour oublier l’être aimé. « [M]es creux boivent tout ce qui te ressemble », se désespère-t-il, son cœur brisé par un chagrin d’amour.
Les enchantements sont partout, affirme le recueil. Pourvu qu’on veuille bien ouvrir les yeux pour leur prêter attention… ou que la poésie, infinie source de magie, nous aide à les déceler. Car là réside le rôle du Poète, déclare Henri-Michel Yéré dans Chant des choses à-venir : rapporter la beauté du monde et la préserver pour les générations futures.
