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Viceversa 19: Entre-deux, Dazwischen, In bilico, Tranteren

Les trois rédactrices présentent la nouvelle édition

On regarde par la fenêtre, on passe une porte, on saute par-dessus une barrière, on franchit une frontière. Sans cesse, on traverse des espaces intermédiaires, par l’imagination, par le regard, ou physiquement. L’entre-deux est fascinant, attirant, même s’il est parfois inconfortable. Comment passe-t-on de la cour des petits à celle des grands, du rire aux larmes, de la parole aux actes, du coq à l’âne, de la vie à la mort? Entre le passé et le futur, entre l’instantanéité et la durée, il y a le présent, mais où et comment s’y tenir? Sur quel fil avancer, sur quel pied danser, pour ne pas se retrouver entre le marteau et l’enclume ? Viceversa 19 présente des textes inédits d'écrivaines et de poètes suisses, avec des photographies des Michel Bührer, des images de Karien Zevenhuizen et de Noyau.

Éditorial
Claudine Gaetzi

Que ressent-on lorsqu’on se trouve entre deux choses opposées, extrêmement différentes, ou juste un peu dissemblables ? Par exemple, entre deux langues, entre deux eaux, entre deux chaises, entre deux âges, entre deux feux, entre deux pays, entre deux genres... On ne se situe ni dans l’un ni dans l’autre, ou dans les deux à la fois. Peut-on habiter pleinement l’entre-deux, ou doit-on continuellement passer d’un extrême à l’autre ?
C’est le questionnement que nous avons proposé pour ce numéro 19 à des auteurs et autrices des quatre régions linguistiques de la Suisse. Leurs contributions ont été regroupées en fonction de la manière dont le thème a été abordé. Mais chaque lecteurice créera sans doute d’autres liens, ressentira d’autres résonances et cheminera à sa façon entre les pages.

Entre les mots et le corps

Où faut-il se tenir pour écrire, pour lire, pour vivre ? demande Catherine Lovey dans Entre une intelligence artificielle à la fraise et une carrière de poète à la pistache. Elle constate que l’IA se développe d’une façon qui effraie même ceux qui ont contribué à sa conception. Que devenons-nous dès lors entre les œuvres fabriquées platement en un instant par une machine et celles créées par des êtres humains qui ont une vraie expérience de la vie, qui ressentent des émotions, qui sont capables de profondeur ?

Comment se tenir « entre les mondes » ? Avec le poème Elle le dit sans mépris, Pierrine Poget crée un univers oscillant entre matérialité sensible et intangibilité, au sein duquel il est possible de dormir dans une fraise ou d’atteindre « son corps du dedans ».
Entre « ce qu’[elle] a vécu et ce dont [elle] se souvient avoir vécu », mais aussi entre ce qu’elle désire et ce qui lui arrive en réalité, Sara Catella traite de sujets intimes, liés au corps, d’abord en français avant de se traduire en italien.

Faisant cohabiter mots existants et inventés, Simone Lappert représente un monde qui n’existe peut-être pas même nulle part, comme le suggère le titre de ses poèmes, mais dont la réalité sonore est indéniablement signifiante, dans un flou qui paradoxalement lui donne du corps.

Entre présent et passé

C’est un domestique, le portier du comte de Beaufortin, qu’Alain Freudiger prend pour personnage-narrateur dans Un suisse. Ce récit situé juste avant la Révolution est rédigé dans un français qui semble provenir du passé.

Dans Colin-maillard d’Andrea Ventola, une guide de musée est hantée par des traumatismes. Elle ne peut s’empêcher de plonger ses groupes de visiteurs dans une situation angoissante qui rappelle ce qu’elle a subi durant son enfance.

À la maison, le récit de Massimo Gezzi, se déroule entre plusieurs strates temporelles. Après le décès de ses parents, le narrateur revient dans la maison où il a grandi. Il doit décider s’il veut la vendre.

Ralph Tharayil, dans La parole silencieuse, peut-être, recourt à une forme de théâtralité pour explorer une relation épistolaire pleine de paradoxes, en lien avec un passé familial.

Entre ici et là-bas

À travers le constat qu’« ici / j’aimerais être / là / j’aimerais être / ici», Jachen Andry, dans au milieu de nulle part / tanteraint ninglur, évoque la mélancolie de celles et ceux qui sont contraints aux migrations saisonnières.

Dans Poème sur une visite dans un camping de Lorena Simmel, le trajet à vélo jusqu’à la forêt puis au lac, quelque part en Suisse alle- mande, est aussi un parcours vers une Pologne qui se devine en arrière-plan.

Pour Étrangers étrangères partout, Laura Accerboni s’est inspirée d’œuvres présentées à la Biennale de Venise 2024, qui évoquent différents lieux, pour composer des poèmes à la croisée de la littérature et des arts visuels.

Dans Mer au ventre / Mar el venter, Carin Caduff met en scène une enfant qui, couchée sur le ventre de son père, s’imagine entendre la rumeur de la mer, où elle rêve d’aller.

Entre vie et mort

Vivre, c’est forcément être confronté à la mort, celle des autres, concrète, et la nôtre, difficile à concevoir et cependant inéluctable : « La simple perspective de mourir, ce vertige », écrit Bruno Pellegrino dans Le fil. Il relève aussi que la mort elle-même peut être un entre-deux, entre la perte de conscience et l’arrêt total et définitif des fonctions vitales.

La protagoniste de Glace éternelle, le récit de Mariann Bühler, est une guide de montagne qui, alors qu’elle conduit un groupe sur un glacier, est « rattrapée par ce qu’elle avait voulu contourner ». La mort d’une proche parente, à laquelle elle ne voulait pas assister, ressurgit dans ses pensées.

Anna Sommer dans Les mains vides, un texte émouvant illustré par son compagnon Yves Noyau, décrit la souffrance et la tristesse d’espérer en vain donner la vie. Elle raconte les allers-retours entre la maison et l’hôpital, l’épreuve qui se répète.

«Ce soir, on pourfend l’ogre logé dans mon cerveau, avec la crainte que je disparaisse avec lui. » L’incipit d’Encore dire de Louise Bonsack instaure une angoissante temporalité, entre vie et mort.

Avec ses illustrations, Karien Zevenhuizen donne une forme spatiale à l’entre-deux. Elle représente des chambres avec des fenêtres. Qu’elles soient ouvertes ou fermées, le regard et la lumière passent entre le dedans et le dehors.

La rubrique « D’un ailleurs » est dédiée à Gertrud Wilker (1924- 1984), qui de son vivant a publié, en allemand, des romans, des nouvelles et de la poésie, dont rien n’a été traduit en français. Nous vous invitons à découvrir cette écrivaine grâce à des extraits sélectionnés dans son œuvre inédite par Ruth Gantert et traduits par Natacha Ruedin-Royon.

Une « Carte blanche de traduction » a été proposée, en collaboration avec le Centre de traduction littéraire (CTL), à Lis Künzli, qui a choisi de traduire en allemand un extrait du Ciel du voyageur de l’écrivaine française Béatrice Commengé ; elle s’en explique dans un entretien avec Steven Wyss.

Passer d’un endroit à un autre, d’une chose à l’autre, comme passer du jour à la nuit et de la nuit au jour, implique de traverser des zones intermédiaires. L’entre-deux est par définition un espace aux contours incertains, on peut le franchir rapidement, ou choisir de l’explorer, de le questionner. Quantité d’expressions montrent combien nos existences sont liées à l’entre-deux : entre chien et loup, entre ciel et terre, entre parenthèses, entre autres...